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08/01/2018 06h:47 CET | Actualisé 08/01/2018 07h:32 CET

Au large de la langue française

DEA / C. SAPPA via Getty Images

J'ai rejoint le service culturel de l'agence algérienne de presse (APS) au début des années quatre-vingt. J'y ai souffert à cause de la langue française. Je ne la maîtrisais pas et j'ai découvert que dans le système dominant c'était, sinon une très sérieuse déficience, au moins une grave lacune. Aujourd'hui encore, l'on peut affirmer avec raison, que la connaissance d'une seule langue est une tare en soi. Sauf qu'à l'agence, mes collègues strictement francophones affichaient une fierté parfois à la limite de la suffisance et ne voyaient aucune faille dans le fait de ne parler et ne comprendre qu'une seule langue.

Je me souviens, avec un sourire amusé, qu'à chaque fois qu'un débat avait lieu sur ce thème, l'on avait droit, en guise de réponse quasi-mécanique, à la célèbre formule du « butin de guerre » de Kateb Yacine. Cela avait le mérite de mettre un terme à la discussion.... Quelquefois, mes interlocuteurs faisaient valoir - « Allah Ghaleb, n'est-ce pas ? » - que d'être issus de « l'école française », presque à leurs corps défendant, les avaient irrémédiablement privé du bonheur d'accéder à la langue arabe.

Pourtant nombre de ces collègues avaient mon âge. Ils étaient passés, tout comme moi, par la même école algérienne de l'indépendance, mais chacun était replié dans son coin, confiné dans la langue où il vivait, dans la langue qui le faisait vivre.

Mais, de fait, la première chose que découvre un arabophone débarquant dans une institution officiellement bilingue est que le pouvoir est totalement entre les mains des francophones. L'arabophone ambitieux devait montrer patte blanche pour espérer rejoindre le cercle des décideurs et donc de se consacrer toutes affaires cessantes à l'étude de la langue du pouvoir.

Durant mes années d'études, je suis passée au large du français sans le rencontrer vraiment. Nous n'avions guère de relations. Il n'y avait pas de rejet conscient de ma part : cette langue était si éloignée de mon quotidien que je ne m'étais pas rendue compte de son absence. J'ai mesurée toute cette distance avec l'idiome de Diderot, le jour où le chef du service culturel m'a prise par la main pour m'emmener au Centre culturel français. Il avait décidé de m'inscrire dans une classe des cours intensifs de langue française. Il était fatigué de me parler par le biais d'un intermédiaire. Il ne lisait mes articles qu'après leur transit par le service de traduction. Il lui arrivait parfois de critiquer certaines tournures, de reprocher certaines phrases ou des informations qui avaient été souvent déformées par la traduction.

Le chef de service, un homme tout à fait respectable, trouvait naturel de me « franciser » plutôt que de se mettre lui-même à l'apprentissage de la langue arabe. J'ai commencé par jouer le jeu. C'est ainsi que je me suis retrouvée seule algérienne au sein d'un groupe d'élèves de diverses nationalités : des diplomates arabes, des réfugiés, des experts pétroliers latino-américains et plusieurs blondes d'Europe de l'Est ramenées au pays, avec le diplôme, par des étudiants algériens.

Pourquoi Monsieur Terral, notre professeur, m'avait-il d'emblée accordé une attention particulière ? Mon jeune âge lui avait peut-être donné l'envie de faire un effort spécial en songeant que cela en valait la peine ? A moins que ce ne fût mon métier de journaliste qui suscitait sa curiosité... Bizarre, n'est-ce pas, que cette jeune personne ne sache pas la langue française alors que c'est naturellement indispensable ! En tout cas, cet homme sympathique veillait très sérieusement à mon apprentissage. Il avait aussi le souci de rapprocher ce groupe d'élèves de nationalités et de cultures différentes. Chaque mercredi, un élève amenait un plat ou des pâtisseries de son pays et l'on causait, en français bien sur, de nos us et coutumes respectifs. A la fin d'une de ces rencontres, Monsieur Terral me retint pour m'entretenir en particulier. Avec beaucoup de tact et une réelle délicatesse pédagogique, il me posa une série de questions sur les cours. Sa manière de les dispenser me convenait-elle ? Il finit par m'avouer qu'il était troublé par les regards furieux que je lui décochais pendant qu'il faisait le cours !

A vrai dire, je ne m'étais pas rendue compte que je regardais Monsieur Terral de cette manière. Mais l'inquiétude du pauvre Monsieur Terral et sa sollicitude m'ont amenées à parler, à voix haute, pour moi-même d'abord, de ma relation à la langue française. Un peu comme un guide parcourant les galeries d'un musée, je revisitais mon histoire dans cette dimension très personnelle ou se mêlent l'enfance, la connaissance et l'émotion. A l'école, pour cette matière, je réalisais qu'en dépit des efforts de mon père, j'ai eu constamment des rapports d'hostilité avec ceux qui avaient la charge de me l'enseigner.

Je me suis surprise à dire à Monsieur Terral qu'une vive angoisse m'étreignait lorsque je l'entendais parler le français avec un accent... français. Mes peurs paniques d'enfant étaient associées à une voix plus forte mais aux intonations proches des siennes. Et à une langue utilisée par des hommes aux visages rougeauds et aux yeux bleus... Ces hommes, dans leurs tenues bariolées de parachutistes, étaient pour moi ni plus ni moins que l'incarnation d'Azrael, l'ange de la mort. Ces soldats étrangers parlant cette langue étrange venaient chaque matin déverser leur violence et leur méchanceté sur ma mère et ma sœur ainée. Ma sœur qui n'avait pas douze ans et qui essayait de se mettre en travers des coups qui pleuvaient sur notre mère...

Notre chaumière construite par ma mère, se trouvait à la lisière de la zone interdite d'où nous avions été chassés. La nuit, elle semblait s''élargir pour recevoir des hommes maigres qui surgissaient des bois environnants. Nous combattions le sommeil pour accueillir ces apparitions souriantes. Ces hommes nous racontaient à voix basses des histoires et nous attendions la suite. Beaucoup de ces fantômes ont disparu en nous laissant avec une histoire en suspens.

Plus tard, j'ai compris qu'ils venaient s'approvisionner et prendre des messages. Nous pensions alors que ces bienveillants messagers de la nuit, venaient pour effacer nos peurs du jour, pour nous raconter un avenir sans ces étranges soldats brutaux parlant une langue étrange. Car ceux-là débarquaient avec l'aurore pour apporter la terreur.

Aujourd'hui encore, je me demande quel français ai-je utilisé pour raconter à Monsieur Terral une journée ordinaire d'une enfant à l'orée d'une zone interdite. Une petite fille qui craignait le retour du jour car il signifiait le retour de ces hommes qui parlaient à voix haute cette langue française qu'il m'enseignait. Ces hommes qui revenaient pour injurier et brutaliser ma mère, pour saccager et détruire nos maigres provisions...

Ce fut en somme un long oral de français. Monsieur Terral ne m'a pas dit ce qu'il en pensait sur le plan pédagogique. Il a passé lentement la paume de sa main sur son front et a dit : "Mon Dieu, je m'attendais à entendre cela en 1967, à mon arrivée en Algérie, mais non après tant d'années".

Cette conversation fut le point final de ma participation aux cours de langue française. J'apprendrais ce que je devais par moi-même. Et si je ne devais rien apprendre, tant pis ! Rien ni personne ne pouvait susciter le moindre complexe à ce sujet. Je prenais même en pitié les sots qui me traitaient de "baathiste" et "d'arabophone réactionnaire". Je plaignais aussi ceux qui prétendaient ne pas me comprendre. Moi à l'inverse, et très ironiquement, je comprenais fort bien, et de mieux en mieux, le langage solitaire dans lequel ils étaient enfermés. Car pour eux aussi, il n'est pas toujours simple de surmonter l'histoire quand elle écrit les traumatismes de l'enfance. J'ai entendu un jour sur une radio française, l'histoire d'une française, fille de résistants qui ne supportait pas la langue allemande car pour elle cela évoquait de sombres heures d'effroi et d'incertitude. Cela n'empêchait pas cette grande intellectuelle d'apprécier la poésie romantique allemande. Je comprenais bien ce qu'elle éprouvait.

Texte traduit de l'arabe par Said Djaafer

Le texte a été publié initialement dans le recueil "Nous autres" dirigé par Amin Khan paru aux Editions Chihab

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