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19/02/2015 06h:58 CET | Actualisé 21/04/2015 06h:12 CET

Terrorisme: De la nécessité d'une stratégie globale face à une guerre complexe

POLITIQUE - Je salue la décision de la diplomatie tunisienne de ne pas intervenir en Libye et de ne pas permettre l'utilisation de notre espace aérien. La Tunisie n'a ni les moyens financiers ni humains de s'engager dans une telle guerre, ni les moyens de parer à ses conséquences.

ASSOCIATED PRESS

Cette contribution ne prétend pas apporter des réponses miracles à un problème complexe face auquel est confrontée la jeune démocratie tunisienne comme d'autres pays arabes, africains et occidentaux. Elle a par ailleurs vocation à être enrichie par d'autres réflexions et contributions.

Je salue d'abord la décision de la diplomatie tunisienne de ne pas intervenir en Libye et de ne pas permettre l'utilisation de notre espace aérien. La Tunisie n'a ni les moyens financiers ni humains de s'engager dans une telle guerre, ni les moyens de parer à ses conséquences.

A ceux qui pensent que l'Egypte va résoudre le problème militairement en Libye je rappelle que:

  • L'Egypte a déjà du mal à en découdre avec l'EI (Etat Islamique) dans le Sinaï.
  • Le projet de résolution de l'ONU demandé par les pays arabes ne contient pas d'intervention militaire en Libye. L'Egypte ayant reculé sur ce point probablement face aux réticences occidentales.

Par rapport à la posture de la Tunisie,

A ceux qui prônent une "diplomatie-western" dans laquelle la Tunisie participerait à une opération militaire en Libye je rappelle que:

  • La Tunisie a déjà du mal à en découdre avec un groupuscule terroriste estimé par le Ministère de l'Intérieur actuellement à 35 personnes retranchées dans le mont Chaambi (estimation donnée par le porte-parole du ministère de l'intérieur le 18 février sur France 24).

    Cela fait plus de deux ans que le groupe qui se fait appeler "Katiba Okba Ibn Nefaa" est actif. Il est déjà responsable de l'assassinat de 15 soldats à Chaambi en Juillet dernier ainsi que de l'attaque de la maison de l'ancien ministre de l'intérieur à Kasserine. Ses combattants sont approvisionnés depuis plus 2 ans en eau et en nourriture, peut-être en armes aussi et certainement en renseignements.

    La Tunisie a besoin de mener sa propre bataille sur son sol, cela n'empêche aucunement une coopération internationale et surtout régionale en matière de renseignement entre autres.

    N'oublions pas que l'opération de Raoued nous avait montré l'existence de liens et de communication entre les groupes "reclus" au mont Chaambi et ceux cachés dans certains quartiers populaires du grand Tunis et dans les gouvernorats du Kef et de Jendouba. Tout cela concerne le ou les groupuscules affiliés à l'AQMI.

  • La Tunisie fournit par ailleurs à l'EI son plus gros contingent en matière de combattants étrangers. Nous ne parlons pas de "petits combattants" mais de chefs guerriers tunisiens à l'étranger. Quelle stratégie par rapport à ces chefs-combattants qui continuent à recruter ?
  • Selon plusieurs affirmations (Ridha Sfar en Janvier, Rafik Chelli dernièrement), plus de 500 combattants tunisiens sont rentrés de Syrie. Sont-ils identifiés? Quelles sont les mesures qui ont été prises?

    Va t-on utiliser cette source de renseignement potentielle et précieuse et la mettre en même temps hors d'état de nuire ou bien va t-on les laisser constituer les premières cellules de l'EI en Tunisie, surtout que nous avons bien vu que l'EI n'attend plus de pouvoir contrôler un territoire géographique pour proclamer sa présence dans un pays.

    Les appels de l'EI aux "combattants de Tunisie" se multiplient depuis des mois. Il serait grand temps de s'y préparer avec la plus grande rigueur.

La Troika nous a fait perdre un temps précieux en matière de lutte contre le terrorisme de par son irresponsabilité et son manque de vision qui lui ont fait sous-estimer le risque pendant la première partie de son "mandat".

Tout le monde réclame le vote d'une Loi anti-terroriste comme une solution miracle. Soit, même si la Loi de 2003 est encore en vigueur tant qu'une nouvelle Loi n'est pas venue l'abroger ou l'amender; mais si ça peut rassurer certains, elle sera votée dans les semaines qui viennent selon les récentes déclarations du président de l'Assemblée des représentants du peuple.

Ensuite je vois ici et là que certains s'indignent que l'on puisse parler de droits humains dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Je rappelle que garantir le respect des droits humains dans un État de droit n'a pas vocation en premier lieu de protéger les terroristes mais le citoyen lambda comme vous et moi, qui pourrait se voir demain spolié de tous ses droits et en premier lieu de son droit à la présomption d'innocence ainsi qu'à une garde à vue juridiquement encadrée.

Si nous ne garantissons pas cela nous risquons de voir ressurgir des pratiques d'un passé pas si lointain et les premières victimes seront les syndicalistes, les militants politiques et les journalistes, qui se verront dépossédés de leurs droits constitutionnels sous couvert de lutte contre le terrorisme. Tâchons de garder cela en tête.

Autre phénomène à prendre en considération: selon Romain Caillet, chercheur à l'Institut français du Proche-Orient, l'EI aurait envoyé des émissaires au Nigéria pour mettre à niveau le GSPJ (Groupe Sunnite pour la Prédication et le djihad (Boko Haram)) et préparer l'expansion du Califat en Afrique noire. Cela rend le problème encore plus complexe et exige une solution adéquate, globale et concertée.

Pour conclure, je dirai que le problème du terrorisme est complexe avec un système de recrutement et de financement régis par des intérêts compliqués, avec des opinions publiques modulées parfois par des incursions militaires étrangères qui ne font que renforcer les rangs des djihadistes.

Mais aussi avec des ramifications régionales et internationales dont l'extension est souvent renforcée par des Etats faibles et des autocraties essoufflées en mal de légitimité (légitimité qu'ils essaient parfois de regagner à travers la lutte contre le terrorisme) et dont les stratégies d'action diffèrent qu'il s'agisse d'Al Qaïda, ses branches et des groupes qui s'en réclament, ou de l'Etat islamique et des groupes affiliés ou lui ayant prêté allégeance.

Faut-il pour autant céder à la fatalité? Certainement pas! Il s'agit d'aborder le problème dans toute sa complexité, sans précipitation ni émotion et d'envisager la lutte dans une stratégie globale, concertée et efficace dans l'intérêt des peuples et des Etats.

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