LES BLOGS
24/06/2013 11h:54 CET | Actualisé 24/08/2013 06h:12 CET

Pourquoi faut-il soutenir l'artiste rappeur Weld El 15 ?

Deux ans ferme pour une chanson, 730 jours de captivité pour des mots. Tel est le terrible verdict rendu le 13 Juin 2013, par un juge du tribunal de première instance de Ben Arous dans l'affaire « Weld El 15 ».

Deux ans ferme pour une chanson, 730 jours de captivité pour des mots.

Tel est le terrible verdict rendu le 13 Juin 2013, par un juge du tribunal de première instance de Ben Arous dans l'affaire « Weld El 15 ».

Alaedddine Yaacoubi, alias Weld El 15 avait pourtant décidé d'arrêter de se cacher et de se livrer aux autorités. Il avait décidé d'avoir foi dans le système judiciaire de la Tunisie révolutionnaire, et de faire confiance à l'indépendance de sa justice. Après avoir été condamné par contumace à deux ans de prison ferme, il avait décidé de se présenter devant le juge pour un nouveau procès, convaincu que la Tunisie qui avait connu il y a à peine deux ans, une révolution pour la liberté et la dignité ne pouvait pas condamner la parole libre.

Mais la justice tunisienne peine à se réformer. Cette justice qui condamnait les artistes et les opposants en s'appuyant sur des Lois liberticides de l'ère Ben Ali, a décidé de continuer à réprimer la liberté d'expression. Une fois encore les valeurs défendues par la jeunesse tunisienne lors de sa révolution se heurte au mur du conservatisme institutionnel.

Alors oui je déclare à travers cette tribune mon soutien total et inconditionnel à Weld El 15, et j'invite les lecteurs à faire de même pour de nombreuses raisons.

Tout d'abord, les normes internationales tendent à bannir la notion de diffamation se rapportant à des institutions de l'Etat telles que la police ou l'armée comme l'indique le rapport des nations unies du 20 avril 2010 (cf Rapport du Rapporteur spécial sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinionet d'expression, Frank La Rue). Il s'agit donc en premier lieu d'une entrave aux normes internationales.

Ensuite se pose la question de l'indépendance de la justice tunisienne, une question au cœur même de la transition démocratique.

Devant la multiplication des procès d'artistes, de journalistes, d'activistes et d'intellectuels d'un côté, et l'impunité dont jouissent les salafistes et les ligues de protection de la révolution qui continuent à sévir sans être inquiétés comme l'illustre le verdict à une peine avec sursis prononcé pour les assaillants de l'ambassade américaine en Tunisie de l'autre côté. Il s'agit vraisemblablement aujourd'hui d'une justice à deux vitesses, une justice des deux poids deux mesures.

Par ailleurs, de nombreuses études tendent à démontrer que la violence verbale dans le rap est à la fois un moyen d'expression, et un exutoire contre une injustice quotidienne subie et rejetée.

Dans une étude publiée en 2004, Morgan Jouvenet* écrit : « La critique des « pouvoirs en place » et des règles sur lesquelles ils s'appuient (les règles du « système ») est peut-être la forme sous laquelle l'ouverture du milieu des musiques actuelles sur le monde social se manifeste de la manière la plus évidente. L'œuvre musicale est aussi conçue comme une œuvre critique de dénonciation, visant notamment les pouvoirs publics, les forces de l'ordre, et les médias.

Du côté du rap, la critique des « pouvoirs en place » concerne également l'État et ses représentants, hommes politiques et fonctionnaires. « Le politicien véreux » et « le fonctionnaire récalcitrant » sont par exemple des personnages récurrents du rap marseillais (Casolari, 1999, p. 81-82). On retrouve aussi très fréquemment le personnage du policier, qui permet de faire le lien entre la peinture des conditions de vie difficiles et la critique des figures du pouvoir. Mais la critique peut aussi être plus abstraite et prendre la forme du dévoilement de certains mécanismes sociaux tels que l'inégalité des chances »

C'est aussi la thèse soutenue par Anthony Pecqueux* dans sa thèse pour le doctorat de sociologie de EHESS intitulée 2003 « La politique incarnée du rap. Socio-anthropologie de la communication et de l'appropriation chansonnières, » (2003).

Le rap représente donc un exutoire pour une jeunesse qui s'insurge contre l'injustice sociale et l'exclusion. Une échappatoire pour une jeunesse désabusée, qui subit dans sa chaire la violence d'une société qui l'oublie.

Pour toutes ces raisons, soutenir Weld El 15 m'est naturellement apparu comme un acte naturel et juste. Et j'invite de ce fait tous ceux qui croient en une Tunisie plus juste , une Tunisie qui fait de la place à tous ses enfants, en dépit de leurs différence à soutenir Weld El 15, et à travers lui toute une jeunesse qui se reconnaît dans son combat.

* Morgan Jouvenet : Docteur en sociologie, CRISTO, CNRS/Université Pierre Mendès-France de Grenoble,

* Anthony Pecqueux, Chargé de conférences, EHESS