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05/04/2016 12h:48 CET | Actualisé 06/04/2017 06h:12 CET

Panama Papers: Prenons du recul par rapport à ces "révélations"

Bobby Yip / Reuters

C'est un exercice bien périlleux que je m'apprête à faire en me lançant dans un débat aussi complexe que malmené depuis le début de cette "affaire".

Je distingue, pour ma part, trois niveaux d'analyse:

1/ Les "révélations" elles-mêmes:

Si je soutiens absolument le droit des médias d'informer et le droit des citoyens d'être informés, je ne suis personnellement pas friande de ce genre de "révélations" et ce pour plusieurs raisons:

Ce qui me gêne d'abord dans les "révélations" y compris celles des médias internationaux, c'est la confusion entretenue entre ceux qui ont des comptes offshore légaux de part leur domiciliation fiscale et de part la législation de leur pays de résidence fiscale (exemple: La Suisse et certains pays du Golf) et ceux qui s'inscrivent dans une démarche frauduleuse et d'évasion fiscale. Même si la distinction est souvent faite dans le corps des articles, elle est souvent omise dans les titres et les photos d'illustration ce qui participe à entretenir la confusion.

Ce qui me gêne ensuite, c'est la tendance prise par certains médias, y compris les plus prestigieux, de bafouer la présomption d'innocence.

Certes les investigations faites par certaines rédactions poussent souvent la justice à enquêter et à vérifier, mais souvent l'opinion publique s'intéresse plus aux révélations qu'aux résultats des enquêtes et souvent "le mal est fait" quand la justice rend son verdict.

Les médias deviennent ainsi accusateurs et juges et la personne accusée doit prouver son innocence (au lieu que ce soit à la justice d'apporter la preuve de sa culpabilité). On devient coupable jusqu'à preuve du contraire.

En ce qui concerne la Tunisie, ce que je déplore dans ce qui se passe, c'est l'absence de recul, d'analyse rationnelle et de vulgarisation de notions pas forcément usuelles dans le débat public. Je regrette également que le volet "investigation" soit totalement absent. Maintenant faut-il s'attaquer au média à l'origine de la publication au lieu de s'attarder sur le fond (ou de l'ignorer au choix), je ne le pense pas.

2/ Les lanceurs d'alerte:

Il s'agit là d'un débat complexe qu'il ne faut pas malmener. Ce n'est pas noir ou blanc.

Les révélations de WikiLeaks avaient par exemple alerté le monde sur les dépassements de l'armée américaine en Irak tout en mettant en danger les simples soldats présents sur le terrain et en alimentant le discours d'Al Qaïda.

Les révélations d'Edward Snowden ont mis certes la sécurité nationale de son pays en péril mais ont aussi provoqué un vaste débat qui a fait évoluer la législation U.S en matière de protection des données personnelles.

À titre personnel, je pense que malgré les risques et inconvénients, les lanceurs d'alerte jouent un rôle d'équilibriste que personne ne joue par ailleurs et qu'à ce titre ils doivent être soutenus. Un pays comme la Tunisie qui a connu un bouleversement politique majeur auquel les supports d'information alternatifs ont contribué, devrait soutenir et les protéger.

3/ La légalité et la moralité:

Débat encore plus complexe et délicat.

Je pense qu'une femme ou un homme public, en particulier si elle ou il est amené(e) à solliciter la confiance de ses concitoyens à travers un suffrage universel, se doit de faire preuve d'exemplarité et de transparence en matière fiscale. Je ne parle pas de légalité mais d'exemplarité. Et là je réalise bien que je suis dans un jugement politique et donc moral.

La transparence est le maître mot ici et ce qui est légal n'est pas forcément moral. Seule la vie privée devrait faire exception à cette règle de mon point de vue.

En conclusion, je dirai que la prudence doit être de mise dans ce genre d'affaires afin d'éviter le chemin des conclusions hâtives, des raccourcis et des caricatures, comme c'est bien trop souvent le cas, malheureusement.

Une note d'optimisme tout de même: les réactions du gouvernement (cf communiqué du ministère de la justice), du ministère public et du gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie qui vont dans le sens d'une volonté de transparence et de justice.

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