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25/03/2016 09h:12 CET | Actualisé 26/03/2017 06h:12 CET

Dans le port d'Amsterdam, y a un Johan qui bourgeonne ! Dans le port de Rotterdam, y a un talent qui éclate

Ce soir, ni le juvénile et beau Gabriele Oriali (19 ans) - chargé par son coach de neutraliser Johan - ni Giaccinto Fachetti, ni le keeper au look British Ivano Bordon ne parviendront à contenir le "Hollandais volant". Une première banderille deux minutes après le retour des vestiaires, puis une seconde à 12 minutes du coup de sifflet final interrompent durablement l'épopée INTERiste. Et donnent le coup de starter d'une Légende à multiples synonymes : Football total et..."GÉNIE TOTAL"

johan cruyff

T'as vu Youssef, Johan Cruyff est mort". Lorsque Mohamed Kassem, mon jeune collègue libanais, a attiré mon attention sur un flash qui, sous le sceau de l'urgence, venait de "crépiter" sur le système rédactionnel "Inews", ma mémoire a fait un voyage dans le temps. Contre toute attente, le curseur de mes souvenirs s'est positionné à l'aube des années 1970. Il s'est arrêté, nostalgique et ému, à une borne mémorielle vieille de 46 ans. Je m'en souviens comme si cela datait d'hier.

Johan Cruyff mort, je n'étais plus à l'aube du printemps 2016 mais à la veille de l'été 1972. Brusquement, une musique à la mélodie solennelle si prisée par les hymnes nationaux a retenti, suivie d'une voix juvénile en guise de bienvenue. Nous sommes au mois de mai 1972, je ne me rappelle plus quel jour. Tube de mes années heureuses et insouciantes, une musique générique chère à mon cœur et chère aux cœurs de mes potes du quartier et du collège de Bab Djedid joue sa partition "footballistique". Les passionnés l'auront reconnu : c'est l'hymne de l'Eurovision, l'union des TV et radios européennes.

L'hymne générique de l'Eurovision, annonciateur de nos soirées footballistiques. Une mélodie synonyme des années Cruyff et son survol sur la Coupe d'Europe des Clubs champions

Il est 19.20 heure algérienne, un 31 mai 1972, me précise le palmarès des compétitions de l'UEFA. Une voix familière aux "enfants de la télé" -- la "TV noir et blanc" -- surgit via l'émetteur de Bouzaréah "zinat El qaada", la commune au balcon naturel imprenable qui a tant inspiré cheikh El Hachemi Guerouabi. Mesdames, mademoiselle, messieurs bonsoir, سيّداتي أوانسي سادتي مساء الخير. C'est Benyoucef Ouadia qui, via le petit écran, surgit chez moi et dans tous les foyers algériens. Le Bélcourtois de commentateur nous a fixés rendez-vous pour 90 minutes de plaisir. Il est l'hôte de nos foyers, le temps d'une finale de la Coupe d'Europe des Clubs Champions, l'ancêtre classique et nostalgique de la "people" et "très bourgeoise Champions League".

johan cruyff youssef zerarka
Décembre 2005 à Paris à l'occasion de la cérémonie du 50e anniversaire du Ballon d'Or. Une distinction qu'il avait glanée à trois reprises
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Quelle belle affiche ! Quel délicieux plateau footballistique mes amis ! Ce soir, Benyoucef Ouadia et la TV en noir et blanc nous convient à un palpitant AJAX AMSTERDAM-INTER DE MILAN. Une finale historique ! Et pour cause ! AJAX AMSTERDAM/INTER DE MILAN se déploie comme un temps de rupture. C'est un jalon important dans la révolution footballistique en marche. Une rupture entre deux cultures, deux conceptions du jeu aux antipodes l'une de l'autre.

D'un côté un club aligné sous une bannière à rayures "Bleu et Noir", symbole des années Helenio Herrera et leur "rideau de fer" footballistique, le célèbre mais énervant Catenaccio. De l'autre, vêtue du "Rouge et Blanc" cher au CRB de Benyoucef Ouadia, une bande "batave" porteuse d'un nouveau Testament, le "Football total" qui ne prêche qu'une seule religion : à l'attaque, en avant-toute, des buts, rien que des buts !

Et que le match commence ! Que le spectacle se mette en branle ! D'un œil "hnin" et toute en tendresse, ma mère observe son rejeton en priant Dieu que la TV ne fasse pas des siennes. C'est une "Radiola", je veux dire un poste de téléviseur kdim", acheté en occasion chez le réparateur de la rue des Moulins au cœur du marché de Bab El Oued.

Tributaire d'un "cœur" vital nommé "pièce THT", notre "Radiola" peut céder à tout moment, elle l'a déjà fait à plusieurs reprises. En cette soirée du 31 mai 1972, notre capricieuse "Radiola" a été sage. Elle n'a pas fait des siennes. Sauf à insulter une mode en devenir répondant au nom de "football total", sauf à tourner le dos à un doué magicien du ballon, notre "Radiola" à la santé déclinante tient bon. Pour l'amour du ciel, pour l'amour du talent pur, pour l'amour du "Football total", pour l'amour d'un génie de footballeur né à un quai du "Port d'Amsterdam" cher au répertoire du cheikh Jacques Brel !!

la une cruyff

En cette soirée du 31 mai 1972, le Johann Cruyff se sent un peu "at home", il est chez lui à une jetée maritime de son berceau de naissance. Il reçoit, sur les rives de Rotterdam, le crépusculaire mais talentueux Alessandro Mazzola et son longiligne partenaire Giacinto Facchetti. Le théâtre de la finale me donne l'occasion de "bluffer" mon oncle Rabah en jouant au spécialiste.

"Ya khalou, Rotterdam est le plus grand port d'Europe et l'un des plus grands du monde", dis-je en répétant, comme un perroquet, le cours de géographie de mon cheikh de Bab Djedid. D'un air souriant mais ferme, mon oncle m'invite à fermer mon cahier "oral" de géographie et à laisser le commentateur du soir parler. Le match commence.

Ce soir, Benyoucef Ouadia n'est pas à Rotterdam. Il nous fait plonger dans l'ambiance du match depuis une cabine du 21, bd des Martyrs. Entre autres clés qu'il nous livre pour nous aider à mieux suivre l'empoignade, une insistance sur un joueur. Lequel a déjà capté l'attention et suscité l'intérêt sur sa personne avant d'avoir touché sa première balle. Johan d'Amsterdam a séduit au moyen d'une curieuse singularité, d'un subterfuge génial. Quitte à heurter la sensibilité épidermique des fondateurs britanniques, il a épinglé la sacro-sainte règle de l'ordre des maillots numérotés de 1 à 11. L'enfant d'Amsterdam a "endossé" une tunique frappée du 14, un identité chronologique à deux chiffres qui, chemin faisant, deviendra sa marque de fabrique, une LICENCE de joueur à nulle autre pareille.

Devenu journaliste, je n'ai jamais discuté avec le doyen de confrère du match qu'il avait commenté alors que j'achevais, avec la moyenne, ma 6e des collèges. Je ne lui ai jamais demandé quelle équipe il supportait en cette soirée du 31 mai 1972. Rappeler à l'heure de mes 57 ans les éléments de langage prononcés par le doyen Benyoucef à l'heure de mes 13 ans participe de la mission impossible. Ce dont je suis sûr en revanche, c'est l'insistance de Benyoucef Ouadia sur l'homme qui avait vocation, ce soir là, à faire tomber la citadelle "INTERiste" et désarçonner les fondations bétonnées du Catennacio.

cruyff dahlab
Avec Mustapha Dahlab lors d'un tournoi amical à Paris

Lorsque le commentateur galant a mis son casque audio et s'est installé face au micro, il savait de quoi la finale allait accoucher. Johan Cruyff avait un air de déjà vu à ses yeux d'observateur du football international. Un printemps auparavant, il l'avait vu soulever la "Coupe aux grandes oreilles" au terme d'un match sans faute contre les Grecs du Panathinaïkos (2-0). S'il n'avait pas marqué, le plus grand fumeur des footballeurs n'en avait pas moins assuré l'essentiel : guider sa troupe vers la plus haute marche du podium.

Dans la soirée du 31 mai 1972, Johan d'Amsterdam a crevé l'écran et séduit son monde, du commentateur Benyoucef Ouadia aux téléspectateurs du monde entier. Sans compter mon oncle Rabah et son petit neveu, le passionné qui, des années durant, va applaudir le CRB parce qu'il porte les couleurs du grand Ajax Amsterdam et les vaut bien !

Ce soir, ni le juvénile et beau Gabriele Oriali (19 ans) -- chargé par son coach de neutraliser Johan -- ni Giaccinto Fachetti, ni le keeper au look British Ivano Bordon ne parviendront à contenir le "Hollandais volant". Une première banderille deux minutes après le retour des vestiaires, puis une seconde à 12 minutes du coup de sifflet final interrompent durablement l'épopée INTERiste. Et donnent le coup de starter d'une Légende à multiples synonymes : Football total et..."GÉNIE TOTAL", comme le souligne, ce vendredi, le quotidien sportif L'Équipe dans une de ses manchettes de haute voltige dont il a le secret.

D'outre-tombe sur les Îles Marquises où il repose depuis 1978, le Franco-Belge de voisin Jacques Brel sacrifie à un hommage posthume pour saluer le "génie total". Entre deux douleurs -- la terreur qui a endeuillé la Bruxelles de son enfance et l'effet cancer qui a eu raison du "Hollandais volant" --, Jacques Brel commente le Cruyff cher à mes années heureuses. Et remet en perspective la finale commentée par le doyen Benyoucef Ouadia.

"Dans le port d'Amsterdam, y a Johan qui bourgeonne ! Dans le port de Rotterdam, y a le talent qui éclate ! Dans le port de Barcelone, y a un marin qui accoste à proximité de la felouque de Christophe Colomb ! Dans le "bateau" du Camp Nou, y a un architecte qui pose les fondements d'une Cathédrale nommé Barça !"

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