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07/09/2015 10h:42 CET | Actualisé 08/12/2016 18h:36 CET

A la rencontre du phare de Constantine, Cheikh Hadj M'Hamed Tahar Fergani

Dans le langage des gens en quête de bonus et de cerise sur le gâteau, on appelle cela "joindre l'utile à l'agréable". Slalomant entre les corniches imprenables du littoral algérien pour les besoins du beau-livre "Phares d'Algérie" (1), Zineddine Zebar change soudainement de cap.

Entre le phare de Ras El Hamra (ex. Cap de Garde, Annaba) et Le Cap Carbon (Bejaia), le reporter-photographe bifurque vers l'intérieur. Direction Constantine avant une nouvelle déviation vers le littoral et les caps de Bejaïa, Jijel, Skikda et Collo.

A Cirta, Zineddine Zebar - "Zinou" pour les intimes - a rendez-vous avec un autre phare, en chair et en os celui-là. Un phare qui, depuis plus d'un demi-siècle, n'en finit pas d'illuminer la scène artistique algérienne et maghrébine et de lui donner des éclats mélodieux.

fergani

"Zinou" a rendez-vous avec un jalon qui crédite le patrimoine musical algérien d'une aura internationale et en fait un art très prisé chez les passionnés des Musiques du Monde.

Excité à l'idée de rallier Constantine et de "mitrailler" le maître du Malouf, "Zinou" s'annonce au téléphone pour mieux préparer son reportage.

"Allo, salam Aâmi El Hadj, c'est Zinedine, le reporter-photographe. Comme convenu, je suis en route à une centaine de kms de chez vous".

Au bout du fil, la voix du Cheikh Hadj M'Hamed Tahar Fergani se fait hospitalière. "Marhba bik oulidi, bienvenue chez toi, El bayt bitek. A toute à l'heure". Avec le sentiment de la mission quasiment accomplie, le reporter-photographe appuie sur la pédale.

Ya bahi El Djamal

Et, pour mieux s'imprégner de l'ambiance qu'il retrouvera auprès de son hôte, il glisse dans le lecteur disque de sa bagnole un CD acheté lors d'un récent reportage dans la capitale de l'Est.

La voiture roule sur fond d'une partition bien réglée : au commencement, un Bacheraf, un prélude musical qui est au Malouf ce que la Touchiya est au chaâbi. Apaisant ! Que demande le conducteur quand il "dialogue" avec sa voiture.

constantine pont

Progressivement, les instruments se font moins audibles pour introduire le maître qui lance la fête avec des accents de beauté : "Ya Bahi El Djamal". Plus le cheikh avance dans sa fête, plus la voiture de "Zinou" s'approche de Sidi Mabrouk supérieur où le maitre plante sa résidence depuis toujours.

Lorsque le reporter-photographe sonne à la porte de son hôte, c'est un "Bahi El Djamal" double d'un élégant qui sacrifie à un rituel hospitalier digne de la "hafawa" (chaleur) constantinoise.

Accolades puis jus, breuvages et gâteaux constantinois en guise de bienvenue avant la séance de prise de vues. Le maître est accompagné, pour la circonstance, de son fils Mourad, le guitariste de la fratrie.

Cadet de Salim, Mourad apprivoise la "snitra" avec tendresse au point de lui faire "dire" tout ce qui s'exécute comme notes délicieuses sur les deux rives de la Méditerranée et bien au-delà.

Quand il s'empare de la plus latine des instruments à corde, Mourad vous embarque à "bord de notes espagnoles" et vous donne l'impression de voyager à ''Ichbilya''. Musicalement parlant, Séville est en effet la plus ''malouf'' des contrées andalouses.

fergani

Un amour "violon"

Absent lors du tournage, Salim -- l'autre mélomane de la fratrie -- est un virtuose du Ùd, le luth si cher à la tradition du Malouf. A l'image de son géniteur, Salim surfe sur toutes les mélodies et fait un va-et-vient incessant entre les mouwachates de Ziryab et les insirafat d'Al Andalus.

À l'heure du rendez-vous avec le "zoom" de Zineddine Zebar, El Hadj Fergani se garde de faire son numéro. Ou, pour être plus précis, ses numéros !

Les numéros d'El Hadj se calculent au pluriel. Premier et non des moindres, sa façon de faire chanter le violon. A peine se saisit-il de la "ala" (instrument) la plus chère à ses yeux et voici l'auditoire embarqué dans une délicieuse croisière andalouse, touche sevillane !

Le maître adore son violon auquel il voue un amour fou et sur lequel il veille comme il veille sur la mère de ses enfants. Signe qui ne trompe pas, lorsque Zinou donne le coup de starter du "tournage" photographique, le cheikh est "trahi" d'emblée par son cœur.

Le premier réflexe du cheikh ? Il s'empare de son violon et se prête au jeu de Zinou. Lequel, tout en "mitraillant" son hôte, murmure du bout des lèvres : "le violon tout en tendresse de Fergani est au Malouf ce que l'imposant mandole d'El Anka est au chaâbi''.

constantine pont

Un cheikh est un cheikh, un maître est un maitre

L'instrument de prédilection a beau changer de look entre Constantine et Alger, le "nighma" mélodieuse a beau changer entre le pays de Salah Bey et Blad Sidi Abderrahmane, la trame essentielle est la même : un cheikh est un cheikh, un maître est un maître. Qu'il soit tiré à quatre épingles dans le costume du Rossignol du Malouf ou dans la légendaire djellaba noire du Cardinal du melhùn.

Au dela de la ''kamanja'' du maître, de la guitare de Mourad et des objets de collection qui ornent mélodieusement le majestueux piano de la fratrie, ''Dar El Fergani'' a des allures de musée en miniature de la tradition musicale algérienne et maghrébine.

Ici, entre les murs de cette maison protégé de la ''baraka'' de Sidi-Mabrouk, un pan entier du patrimoine artistique algérien s'est écrit à mesure des années.

Pris par le temps et retenu par un agenda serré pour boucler ''Phares d'Algérie'', Zinedinne Zebar n'a pas matériellement le temps pour ''portraiturer'' le cheikh et montrer ''Bahi El Djamal'' sous toutes ses facettes. Ce n'est que partie remise !

La nostalgie du "fhel"

A la prochaine traversée des ponts de Cirta, au prochain franchissement des gorges du Rummel, le ''paparazzi'' se fera un plaisir de nous faire revivre la saga chantée des Fergani père&fils !

El Hadj a promis de se raconter davantage aux lecteurs de Huffington Post Algérie en leur dévoilant - en vidéo -- davantage d'instruments au rang desquels le ''fhel'', la plus ''malouf'' des flutes.

Pour ceux qui ne le savent pas, le ''fhel'' est le jalon musical le plus nostalgique aux yeux du cheikh. Et pour cause ! Plus qu'un instrument, c'est un objet-témoin, le témoin chantant de l'irruption du jeunot Mohamed El Fergani dans le monde de la musique.

C'était en 1946 au sein de l'orchestre d'Omar Benmalek. Le compteur biologique du futur roi du Malouf affichait à l'époque 18 ans. El Hadj entame son parcours artistique en slalomant entre les genres et les gouts.

Après l'orchestre d'Omar Benmalek, il se reconvertit, contre toute attente, à l'oriental sous la bannière de ''Toulou' el Fajr'' (l'aurore), une association artistique portée sur le ''sharqi''. L'artiste en herbe s'essaye au ''fen'' de Mohamed Abdel Wahab et d'Oum Kalsoum.

L'expérience orientale est de courte durée. Le jeunot se rabat sur le genre ''hawzi'', encouragé en cela par le cheikh ''andalou'' Hassouna Amin Khodja. Là aussi, l'expérience ressemble à une brève escale. Mohamed Tahar Fergani atterrit dans le monde du ''Malouf'' qu'il ne quittera plus jamais.

fergani et fils

L'école Fergani

Le premier temps fort d'une carrière désormais doyenne est daté : en 1951, le jeune amateur donne le meilleur de lui-même à la faveur d'un concours musical. Talentueux à l'occasion, il glane le premier prix et s'offre un précieux facteur de motivation.

Dès lors, sa carrière est lancée et bien lancée. De fête familiale en soirée conviviale, de concert en récital et de tournée nationale/international en enregistrement, l'artiste en herbe marque progressivement son territoire, gagne en notoriété. Et finit par bâtir un royaume doté d'un label et d'une prestigieuse marque de fabrique.

Ce sera ''l'école Fergani''. Une école qui, entre répertoires, musiciens et artistes en herbe au rang desquels le prometteur Abbas Righi sans parler de ses bambins.

Pour l'avoir invité à un festival thématique dédié au Malouf à l'Institut du monde arabe (IMA, Paris), le critique musical Rabah Mezouane en sait quelque chose.

''Le sens mélodique du maître, son génie sans pareil dans l'improvisation, la richesse de son style, sa virtuosité dans le maniement du violon, tenu à la verticale, et son audace à dépasser ses limites ont fait école'', souligne-t-il.

Pas besoin d'aller loin pour s'en rendre compte et prendre la mesure du talent du cheikh. Il suffit de taper ''Mohamed Tahar Fergani'' sur Google et le cheikh Youtube vous comble de délices et vous plonge dans un monde du Malouf pur ''kheloui'' !!! Entre autres fiesta : ''Dalma'', ''Salah Bey'', ''El Boughi'' !!! Constantine ''la Sévillane'' vous souhaite la bienvenue !!

(1) ''Phares d'Algérie'' à paraître chez Casbah Editions à l'occasion du Salon du livre.

Galerie photoFergani, Constantine, Malouf: Ya Bahi El Djamal Voyez les images

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