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28/11/2013 04h:54 CET | Actualisé 28/01/2014 06h:12 CET

Ganymède: Archéologie en péril

Trois semaines se sont écoulées depuis l'effraction du Musée Paléochrétien de Carthage et la disparition de sa pièce maîtresse. "Ganymède et l'Aigle", une œuvre d'art en albâtre âgée de seize siècles, s'est envolée, et les chances de la retrouver s'amenuisent jour après jour. Ce crime rappelle le danger auquel fait face le patrimoine tunisien.

Désintérêt général

Cette histoire, qui a fait les grands titres des journaux, s'est vite éteinte. Les indignations n'ont pas dépassé la tempête dans un verre d'eau. La société tunisienne s'est emportée d'un coup (sur Facebook) pour retourner à ses activités normales quelques jours après.

D'ailleurs, peu nombreux sont ceux qui ont vu la statue ou visité le musée auparavant. Un article paru sur La Presse de Tunisie résume bien une situation qu'on ne fait que maquiller: le patrimoine national, on n'y montre pas d'intérêt. Les musées ne s'emplissent que de touristes, et il est rare de croiser des Tunisiens a Dougga ou Chemtou.

Beaucoup de nos "indignés" construisent leurs maisons sur les ruines romaines qu'ils passent au bulldozer, sans remords, et ne déclarent que rarement les trouvailles archéologiques. Les médias parlent des pièces archéologiques trouvées dans les maisons Materi ou Trabelsi, et on les cite incessamment. Pourtant, ce qu'on a vu à la télé ressemble a bien des maisons de la Banlieue Nord de Tunis, décorées avec des colonnes et des chapiteaux romains...

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Une administration classique

L'archéologie tunisienne est juridiquement sous la tutelle du ministère de la Culture, qui la lègue à deux institutions: l'Institut National du Patrimoine (INP) et L'Agence de Mise en Valeur du Patrimoine et de Promotion Culturelle (AMVPPC, anciennement ANEP). Les missions archéologiques étrangères doivent coopérer avec l'INP pour travailler en Tunisie, et même les chercheurs tunisiens, s'ils désirent intégrer une équipe étrangère, ont besoin de l'accord de l'INP. L'Université tunisienne, avec ses départements et laboratoires d'histoire et de patrimoine, n'a aucune autorité sur les sites archéologiques et elle doit passer par l'INP. Les revenus des sites et des monuments (les visites touristiques surtout) vont dans les caisses de l'AMVPPC: quelques millions de dinars tunisiens par an. Le travail des deux institutions, surtout en termes financiers, reste opaque et sujet à bien des rumeurs. Par contre, on peut aisément juger de l'état de la recherche et la valorisation du patrimoine: une nullité.

Au lendemain de la fuite de Ben Ali, beaucoup espéraient des changements, surtout à l'INP. Il y eut des discussions sur des reclassements de terrains cédés dans des conditions obscures. Un ancien directeur de l'INP a été condamné à de la prison ferme. Après des mois de tractations, le ministre de la Culture de l'époque, E. Beschaouch, avait fini par démettre de leurs fonctions les responsables les plus en vue. Mais ce fut bref. Les anciens contestataires et les éléments les plus intègres ont remplacé la vieille garde, contre quoi ils ont gardé le silence sur les erreurs de leurs prédécesseurs. Peu de reclassements ont eu lieu, tandis que les fouilles clandestines et les constructions anarchiques ont pris des dimensions inégalées auparavant, suite au chaos ambiant.

Les anciens responsables, par ailleurs, n'acceptent plus leur mise au banc. Certains demandent des réparations, d'autres commencent à récupérer les projets (juteux) de coopération internationale dont ils ont été privés en 2011 et, pire encore, certains commencent à faire bouger leurs anciens pions, ceux qui leur sont restés fidèles au sein de l'administration et sur le terrain: les sabotages ne manquent pas.

Le vol de Ganymède peut être vu comme un sabotage de plus. On entend déjà le "C'était mieux avant" résonner a l'INP.

Un trafic international

Certains ont voulu banaliser l'affaire en accusant les gardiens du site qui auraient volé la statue pour la revendre. Les premières données de l'enquête indiquent en effet que ces derniers n'étaient pas à leurs postes au moment du vol. Ont-ils eux même volé la pièce, ou ont-ils laissé faire? L'ont-ils fait pour leur compte, ou suite à une commande? C'est à la police de trancher, mais la dernière hypothèse reste la plus probable.

Le trafic illicite des antiquités est du même calibre que celui des armes ou le narcotrafic. Il y a des parrains et des nébuleuses qui s'y activent. La Tunisie, carrefour de civilisations, n'a pas échappé aux convoitises. Le pillage a touché toutes les régions, de tout temps. Quelques affaires ont fait surface, mais on ignore beaucoup de choses. Il existe des receleurs locaux, mais le gros part à l'étranger, que ce soit par voie terrestre ou maritime. Ganymède a possiblement pris l'une des deux routes, en ce sombre vendredi soir...

Des familles proches du pouvoir, sous Bourguiba comme sous Ben Ali, ont été impliquées dans ce trafic. Mais ce sont souvent les ouvriers et les gardiens de sites qui tombent dans les filets de la justice, les grands s'en sortent toujours. Une collaboration - directe ou indirecte - entre les trafiquants et les responsables des sites ainsi que les forces de sécurité n'est pas à écarter. Après le 14 janvier, le phénomène s'est agrandi. Les grandes familles sont tombées, mais les réseaux locaux sont restés les mêmes, invitant les bandes internationales à profiter de l'instabilité politique. Les musées ont été épargnés jusque-là, mais les sites ont bien souffert.

Réforme?

Le Tunisien doit faire la paix avec son patrimoine, ce qui requiert une réforme du système éducatif expliquant l'importance des vestiges antiques et éradiquant l'idée reçue qui dit que des trésors se cachent sous la pierre. Les médias doivent aussi prendre en considération le patrimoine, en réservant des rubriques spéciales concernant la spoliation continue, en présentant les lieux méconnus, etc. Des enquêtes sérieuses, judiciaires et médiatiques, doivent suivre les traces des trafiquants mais aussi délimiter les responsabilités, présentes et passées.

L'Institut National du Patrimoine, tout comme l'Agence de Mise en Valeur du Patrimoine sont au patrimoine de ce pays ce qu'est le ministère de l'Intérieur à sa démocratie. On ne répétera jamais assez cette phrase. Le secteur doit être entièrement reformé, soit par la dissolution des deux institutions, soit par leur fusion en un secrétariat d'Etat régi par une administration professionnelle et indépendante (loin de la vieille garde de l'INP et de l'ANEP), soit par la création d'une instance à l'instar de la HAICA pour contrôler le secteur du patrimoine.

Ganymède est peut-être parti pour toujours, mais il reste encore tant d'objets à sauver.

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