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23/09/2015 08h:48 CET | Actualisé 23/09/2016 06h:12 CET

Service médical obligatoire: Coup de grâce pour la santé publique?

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SANTÉ - Dans l'indifférence générale des acteurs de la société, la communauté des médecins et des métiers de la santé accentuent leur mouvement contestataire contre la situation d'un secteur qui devient de plus en plus déplorable.

Comme nous l'avons suivi ces dernières semaines, la publication de l'avant-projet de loi sur le service médical obligatoire a fait effet de douche froide chez les blouses blanches et les a poussés à exprimer leur colère dans les rues de la capitale, face à l'absence de tout débat entre les intéressés et le ministre de tutelle qui a omis d'impliquer les professionnels du secteur et les étudiants dans l'élaboration de ce texte qui n'est qu'une partie du problème.

L'un des aspects les plus problématiques de cet avant-projet est d'ordre managérial, c'est-à-dire qu'on est en train de détruire la seule richesse que compte notre pauvre ministère de la santé. Car en l'absence d'équipements décents pour traiter les maladies les plus bénignes dans nos hôpitaux, la seule chose dont nous pouvons être fiers est notre capital humain.

Ainsi, mettre en place aujourd'hui une politique qui va à l'encontre du corps médical serait une erreur qui tuerait toute motivation et passion chez les médecins, et nous connaissons l'importance de ces qualités dans le métier. Comment voulez-vous qu'un médecin soit à la disposition de ses patients alors que lui-même manque de ses droits les plus basiques pour un minimum de dignité?

En effet, l'avant-projet de loi reste flou sur plusieurs points, laissant la porte grande ouverte aux abus, à commencer par le statut qui n'est pas clair et qui est à mi-chemin entre le médecin, le bénévole et le chômeur. Comment résoudre alors cette équation, à savoir que les étudiants ne récupèreront leurs diplômes respectifs qu'après avoir effectué le service obligatoire (sans accord préalable en début d'études)? L'Etat les prend donc en otage pendant deux ans, sans débouchés garantis à l'achèvement du service.

Il faut noter que dans cette stratégie du ministère résident plusieurs contradictions et incohérences, car ce dernier a justifié dans un premier temps l'ouverture des écoles privées de médecine générale et dentaire pour compenser le déficit en médecins à travers le royaume (5 médecins pour 1.000 habitants, 5 fois moins que la recommandation de l'OMS). Sauf qu'à la fin du cursus, seuls sont concernés par le service obligatoire les lauréats du public et des facultés étrangères. Alors pourquoi avoir autorisé ces facultés privées au Maroc qui se retrouvent aujourd'hui exonérées du service civil au moment où elles ont été créées pour combler le déficit en médecins?

Ce qui est d'autant plus grave dans ce débat, c'est que le premier responsable du secteur cherche une confrontation sociétale entre la population et les futurs médecins, ce qui est tout à fait regrettable, en voulant faire passer ces derniers pour des "fainéants" qui refusent d'aller soigner les citoyens du Maroc profond. Pourtant, ce sont ces mêmes étudiants qui organisent continuellement des caravanes de santé bénévolement et atteignent des zones que jamais un responsable n'avait atteint auparavant. Rappelons que les étudiants sont prêts à être affectés dans ces régions à condition que ça se fasse dans le cadre d'un statut salarial clair avec un contrat durable et dans des conditions de travail acceptables.

Comme je l'ai dit au début, le problème du service médical obligatoire n'est que la partie visible de l'iceberg, et les failles du secteur sont multiples et variées, car le problème du déficit des médecins n'est finalement que le "symptôme" d'une "maladie" d'ordre économique et financier avec un mauvais traitement prescrit par le docteur en charge du secteur. Nous avons l'impression qu'il n'a pas encore décidé sur quel pied danser: tantôt on décide de faire un virage libéral, tantôt on change d'avis et on veut créer des centres médicaux "low cost".

Bref, il va falloir enfin dresser une politique globale au lieu d'agir sur des petites mesures qui ne feront qu'aggraver les maux du secteur, et il est dommage que le ministre actuel n'ait pas continué sur la lancée des anciens gouvernements, qui avait notamment dressé un vrai plan d'action entre 2009 et 2012, et qui avaient répondu à cette problématique du déficit des métiers de la santé en zone enclavée, se traduisant par l'augmentation du nombre d'établissements de santé dans ces zones à 2.741 établissements fonctionnels, avec une affectation dans le cadre de la fonction publique de plus de 2.000 cadres médicaux.

Ainsi, l'augmentation du nombre de cadres médicaux et paramédicaux recrutés avait progressé de 186% passant ainsi de 700 en 2007 à 2.000 cadres en 2011. Donc aujourd'hui, face au manque accru de corps professionnels de la santé dans les grandes villes et dans les zones rurales, il faut en urgence équiper les hôpitaux et créer des postes budgétaires suffisants pour atténuer l'hémorragie, tout en dressant un modèle global de notre système de santé.

Et si un partenariat public/privé est nécessaire, pourquoi pas, mais à condition que l'Etat régule cela, tout en garantissant l'accès au soin pour toute les classes sociales.

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