LES BLOGS
14/10/2015 09h:06 CET | Actualisé 14/10/2016 06h:12 CET

Le Quartet tunisien Prix Nobel: Ambiguïtés d'une élite libérale (Partie 2)

A partir de septembre 2013, le Dialogue National sort de l'informel et ses débats sont pilotés officiellement par ce Quartet qui voit aujourd'hui son œuvre récompensée. Sa structure peut paraître simple puisqu'elle met côte à côte et à égalité l'UGTT, l'historique centrale syndicale, l'UTICA, le MEDEF tunisien qui représente les patrons, l'ordre des avocats et la ligue des droits de l'homme. Cette structure ne manque pourtant pas de surprendre.

LIRE AUSSI:Prix Nobel au Quartet: Jebali ou le théoricien oublié du dialogue national (Partie 1)

D'abord en voyant les patrons et les travailleurs bras dessus, bras dessous en dépit d'une situation économique et sociale catastrophique où les uns rappellent qu'ils ont fait la Révolution sans voir leur sort s'améliorer d'un iota tandis que les autres demandent toutes sortes de bonus fiscaux et d'outils juridiques pour éviter les défaillances d'entreprises. Ces revendications antagonistes s'accommodent bien de contradictions qui ne sont qu'apparentes.

Si le patronat peut avancer main dans la main avec les syndicats de travailleurs, c'est parce que "Koul min Nahdha" comme soupirent avec ironie ces militants fatigués par la faiblesse intellectuelle et les représentations simplistes de l'opposition d'alors: l'économie décline et le chômage croît? C'est Ennahdha.

Les grèves empêchent les patrons d'investir, c'est Ennadha! La hausse de l'insécurité, encore Ennahdha. La police tente de rétablir l'ordre, toujours Ennahdha. Les groupes parlementaires de la Troïka passent les votes avec la majorité, Ennahdha utilise le passage en force. Les bus n'arrivent plus à l'heure et les hôtesses de Tunis Air ne sont plus aussi belles que naguère, c'est à cause de...

Ce discours pour simpliste qu'il apparaît participe à l'ordre normatif de groupes sociologiques bien différents de leur représentation officielle. En effet, dans les corps intermédiaires reconnus comme légitimes de cette Tunisie de 2013, il n'y plus de prolétaires ni de patrons (Siliana attendra...) mais des "progressistes" jaloux de la "modernité tunisienne" (sic) contre des islamistes qui veulent imposer un "ordre théocratique". Ce clivage n'a rien d'artificiel puisqu'il prend ses racines dans l'histoire de la Tunisie post-indépendance et du nihilisme bourguibien qui évince et marginalise l'élite de la Zitouna au profit de celle de la Sorbonne.

La légitimation et la reconnaissance du Quartet est donc issue d'un contexte ambigüe car on peut y voir à la fois une énième tentative de l'UGTT de donner des coups de canifs à la Troïka qu'elle empêche de gouverner par ses grèves à répétition, ses grandes manifestations soutenues par la bourgeoisie pour n'importe quel prétexte et ses appels à une espèce de coup d'état larvé autour du Front pour le Salut National.

Comment qualifier autrement la revendication qui consiste à dissoudre la seule Assemblée alors élue démocratiquement pour la remplacer par une commission dont les membres sont cooptés et dont les prérogatives sont extrêmement floues, cela pour le plus grand bénéfice de ces grands perdant du scrutin de 2011?

Là aussi, il faut bien comprendre que cette alliance entre les syndicats et les patrons, en apparence contre nature, a des origines historiques connues et documentées. Derrière la figure emblématique de Ferhat Hached régulièrement évoquée comme caution historique pour l'éternité, l'UGTT s'est illustrée dans une relation d'attraction-répulsion vis-à-vis des pouvoirs économiques et politiques.

Deux secrétaires généraux et au moins trois cadres entreront dans un gouvernement tandis qu'un secrétaire général, Abdeslam Jrad sera décoré par Ben Ali en personne, sans doute pour le remercier d'avoir soutenu l'une de ses nombreuses candidatures aux élections présidentielles et pour l'avoir aidé à aligner systématiquement la centrale syndicale sur le parti-Etat et les patrons de l'UTICA.

Certes, l'entrisme du Néo-Destour puis du RCD donnent à l'UGTT de sérieuses circonstances atténuantes mais cela ne lui permet pas pour autant de se targuer d'être à une avant-garde du progrès pour les droits humains en Tunisie.

La Ligue Tunisiennes des Droits de l'Homme souffre elle aussi d'une histoire ambigüe qui lui donne toute sa place dans ce Quartet. Elle a également été malmenée par le pouvoir, à la fois par des intimidations pour museler ses cadres et des opérations d'entrisme pour prendre le contrôle de sa direction. Dissoute en 1993 pour neutraliser le futur Président Moncef Marzouki, elle se reformera en 1994 avec une direction fantoche qui sera désavouée par les cadres historiques du mouvement même si certains tels que Charfi ou Ksila gardent un tropisme fort en direction du pouvoir.

Quant à l'UTICA, sans doute aidée par une idéologie dominante qui légitime le "business is business", celle-ci assume beaucoup mieux son histoire faite de collusions en tous genres avec le pouvoir. Le profil de son dernier président avant la fuite de Ben Ali est à ce titre saisissant: Hédi Jilani était à la fois député du RCD, membre de son comité central, chef d'entreprise, dirigeant de l'ESS, beau-père de Belhassen Trablesi lui-même chef du clan du même nom et beau-frère de Ben Ali.

Au fond, le point commun entre les ONG élitistes du Quartet et ses composantes syndicales, c'est qu'elles se caractérisent toutes par un discours et des orientations aux apparences libérales et progressistes alors qu'elles se sont plus ou moins bien accommodées de la dictature de Ben Ali au nom de la résistance au très fantasmé péril islamiste et donc, justement, au mépris des droits humains les plus élémentaires. Pourtant, la seule possibilité que les droits de l'homme soient universels, c'est surtout de pouvoir les appliquer à ses pires ennemis.

Le Quartet relève donc de circonstances historiques et d'une sociologie qui ne disent pas leur nom mais qui se révèlent clairement à tout inventaire:

  • Malgré leur antagonisme apparent, les membres du quartet forment implicitement les mêmes groupes car ils recoupent la même sociologie et les mêmes systèmes d'actions concrets: le refus de la nouvelle distribution du pouvoir après les élections du 23 octobre 2011 qui remet sur le devant de la scène l'élite de la Zitouna au détriment de celle de la Sorbonne.
  • L'élite de la Sorbonne jouit malgré elle d'un pouvoir, au moins symbolique, en négociant le partage des rôles avec les dictatures Ben Ali et Bourguiba tout en se réclamant, paradoxalement, de penseurs progressistes.
  • Le Quartet formalisé autour de ses organisations de base et sa feuille de route en septembre 2013 est né à la fois d'une base protestataire rassemblée au sit-in du Bardo et du serrage de main du 15 août entre Ghannouchi et Sebsi qui lui donne la possibilité d'opérer légitimement. Le Quartet doit son émergence bien malgré lui à l'esprit de conciliation du Cheikh sans lequel il n'aurait jamais trouvé de voie.

En renonçant à ses positions les plus absurdes et les plus radicales, le Quartet produit aussi une feuille de route qui signe le renoncement de l'UGTT à combattre frontalement la Troïka par les moyens les plus factieux. Cela ouvre la voie à une transition en douceur dont les résultats ne sont pas négligeables: une Constitution achevée et de nouvelles élections.

Ennahdha n'est pas jetée du pouvoir, elle accepte de le quitter par le dialogue. La Constitution n'est pas votée contre les islamistes mais c'est bien la Troïka qui en porte à bout de bras les points les plus progressistes fortes de sa majorité absolue au Parlement.

Cette victoire du consensus n'aura qu'un temps. Un an plus tard, ses deux grands qui se regardent interminablement en chien de faïence, se détestant mais, ayant besoin l'un de l'autre pour ne pas risquer la responsabilité d'une défaillance complète de l'état, finissent par user l'environnement politique et la société civile.

Qui se souvient des leaders du Bardo et qui sait seulement où ils se trouvent à présent que le terrain militant semble gelé par les deux grands Nahdha/Nidaa?

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Galerie photoLes 10 derniers prix Nobel de la paix Voyez les images