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22/11/2015 10h:50 CET | Actualisé 22/05/2017 13h:59 CET

Et si l'on officialisait (vraiment) l'amazigh?

LANGUE - Voilà plus de quatre ans que le Maroc a procédé à l'officialisation de l'amazigh. La Constitution de 2011 en fait dans son article 5 une langue officielle au même titre que l'arabe. C'est pour une fois, pour reprendre la novlangue d'usage, bien d'une avancée qu'il s'agit, tandis que les autres pays du Maghreb, l'antique "Tamazgha" de l'écrivain algérien Kateb Yacine, persistent à ne lui reconnaître sinon aucun statut, du moins celui de langue nationale, comme il en est depuis 2002 en Algérie.

A. Senna/AFP

LANGUE - Voilà plus de quatre ans que le Maroc a procédé à l'officialisation de l'amazigh. La Constitution de 2011 en fait dans son article 5 une langue officielle au même titre que l'arabe. C'est pour une fois, pour reprendre la novlangue d'usage, bien d'une avancée qu'il s'agit, tandis que les autres pays du Maghreb, l'antique "Tamazgha" de l'écrivain algérien Kateb Yacine, persistent à ne lui reconnaître sinon aucun statut, du moins celui de langue nationale, comme il en est depuis 2002 en Algérie.

Cependant, alors qu'une loi devait préciser les modalités de mise en œuvre de cette officialisation, celle-ci tarde à voir le jour. Et rien ne semble indiquer que le gouvernement devrait de sitôt en adopter. Du moins, tant qu'il reste dirigé par le Parti de la justice et du développement (PJD).

Langue nationale?

En effet, la formation islamiste a toujours semblé tenir des positions hostiles à la langue d'Apulée, bien que plusieurs de ses dirigeants, à l'instar de Saâd Dine El Otmani, l'actuel président du conseil national du PJD, sorte de parlement du parti, se réclament de leur amazighité. Ainsi, lors des consultations, en 2011, pour la révision de la Constitution, le PJD avait été l'un des seuls partis politiques marocains à s'opposer à l'officialisation de l'amazigh, ne voulant lui reconnaître qu'un statut de langue nationale.

Il faut dire qu'à ses yeux, cette officialisation participerait de "la perturbation de la langue arabe", comme l'aurait affirmé, lors d'une conférence sur la langue, la connaissance et la communication, le chef de gouvernement, AbdeliIlah Benkirane. Ce dernier n'a jamais démenti ces propos, comme lorsque Khadija Rouissi, députée du Parti authenticité et modernité (PAM) à la chambre des représentants, chambre basse du parlement, les lui avait, en novembre 2014, rappelés. Pourtant, alors que le monde musulman est secoué par le péril du terrorisme, le Maroc pourrait plus que gagner à recouvrer son amazighité.

Paravent contre l'extrémisme

En effet, la culture amazighe, portée par la langue amazighe, a maintes fois été dans l'Histoire du Maghreb un paravent contre l'extrémisme importé d'Orient et dont on peut retrouver une expression contemporaine dans l'idéologie djihadiste prônée notamment par l'organisation de l'Etat islamique (EI). A titre d'illustration, l'on rappelle souvent le cas de l'Empire almohade, fondé par un élève de l'imam Al-Ghazali, Ibn Toumert, et dont les populations maghrébines ne purent supporter le rigorisme exacerbé que pendant à peine plus d'un siècle (1147-1248).

Ainsi, le philosophe marocain Mohamed Abed Al-Jabiri, dont la synthèse sur l'esprit arabe a fait date, a bien été obligé plus tard de reconnaître, bien qu'à mots couverts, l'existence d'un Machrek soufi, propice au développement de la pensée magique et partant, de la propagation de ce que le Français Olivier Roy appelle dans son livre éponyme la "Sainte Ignorance", en opposition au Maghreb rationaliste, voire matérialiste, dont l'expression la plus éloquente demeure l'âge d'or andalou.

"Embrasser le temps long"

L'on peut à ce titre citer l'exemple d'Augustin d'Hippone, amazigh revendiqué, qui fut l'un des premiers auteurs, si ce n'est le premier dans le monde chrétien à tenter de concilier les commandements christiques avec les préceptes philosophiques platoniciens. L'on peut également faire mention de deux grands jurisconsultes, deux intellectuels avant l'heure, l'un musulman, l'autre israélite, Averroès et Maïmonide, qui tous deux, dans leur approche de la religion, ont fait grand usage de la tradition philosophique grecque - les deux furent d'ailleurs, pour l'anecdote, contemporains (XIIe siècle) et durent vraisemblablement avoir connaissance des écrits de l'un et de l'autre.

Enfin, l'on ne peut manquer de mettre l'accent sur l'aspect moderne, dans ses différents dialectes, de la langue amazighe, au sens où l'Egyptien Mohamed Abdou, un des leaders du mouvement réformiste musulman de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, entendait le mot "modernité". C'est-à-dire, pour reprendre une définition de l'historien marocain Abdallah Laroui, le fait d'être conscient de son historicité, d'accepter d'embrasser le "temps long" du mouvement historique et ne plus uniquement chercher à reproduire une tradition éculée, souvent fantasmée, au point de sombrer dans le monolithisme.

Il en est d'ailleurs également des parlers arabes maghrébins, dits "darija", qui par couches successives se sont continuellement enrichies d'une multitude d'affluents linguistiques étrangers, a fortiori ceux des colonisateurs italien (Libye) et surtout français (Petit Maghreb et Mauritanie), et qui par ailleurs par leur syntaxe, reproduisant fidèlement la syntaxe amazighe, prolongent, dans une sorte de "grammaire philosophique" leibnizienne, le mode de pensée rationaliste historique des populations d'Afrique du Nord-Ouest.

Défendre l'arabe?

Par opposition, l'arabe liturgique du Coran, livre saint de la religion musulmane, est demeuré figé, si l'on excepte l'intermède réformiste de la Nahda au XIXe siècle, depuis sa fixation à l'époque abbaside (VIIIe siècle). L'on veut ainsi pour anecdotique qu'une association marocaine se soit érigée non pour enclencher le processus de modernisation de l'arabe, mais pour "défendre" la langue; c'est-à-dire, en termes plus clairs, pour mettre fin à cette modernisation, pourtant vitale - des membres de l'association furent d'ailleurs reçus par le ministre d'État feu Abdellah Baha, qui jusqu'à son décès, en novembre 2014, dans un accident de train faisait figure d'éminence grise de M. Benkirane.

Bien sûr, il n'est nullement question pour nous de mettre en cause l'arabophonie, étant donné la modernité de nombreux auteurs de langue arabe, à commencer par Averroès, mais également, principalement, les penseurs de l'école mutazilite (IXe siècle); qui plus est, l'arabité du Maghreb ne saurait souffrir aucune contestation, comme l'analysait, dans sa sociologie de la région, l'Algérien Mohammed Arkoun, que l'on ne pourrait, pour le moins, soupçonner de velléités panarabistes. Cela étant, l'on ne peut faire l'économie d'une identité qui par ses marqueurs millénaires peut contribuer à la révolution culturelle organique de l'émergence des sociétés maghrébines.