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12/04/2016 12h:33 CET | Actualisé 13/04/2017 06h:12 CET

Paradis fiscaux, économie de marché et terrorisme

ASSOCIATED PRESS

Qu'est-ce que l'État islamique? Un groupe qui organise systématiquement des attentats? Certainement. Une tyrannie abominable qui détruit la vie de millions d'hommes et de femmes? Bien sûr. Mais c'est surtout et avant tout l'organisation de terrorisme islamique la plus riche de toute l'histoire. Rien de moins.

C'est là un fait assez important puisque l'on puisse se demander d'où vient tout cet argent et comment il a été amassé. Ce que j'avance comme thèse, c'est que le capitalisme constitue la condition même d'existence de l'État islamique (EI). Sans une emprise aussi forte du marché dans les relations internationales, jamais il n'aurait été possible pour les jihadistes d'obtenir une puissance matérielle aussi considérable.

D'une part, nous savons, grâce aux études portant sur le sujet, que l'État islamique s'enrichit grâce à la vente de pétrole, d'artéfacts, d'objets d'art antiques et de narcotiques. Or, l'écoulement de ces produits nécessite l'organisation d'un réseau solide qui ne fonctionnerait aucunement si la règle du jeu n'était pas celle du capitalisme libéral. La même chose s'observe du côté de l'achat qui permet au groupe terroriste de se procurer tout ce dont il a besoin à l'aide du marché.

La liberté d'acheter, de posséder et de vendre presque tout atteint ici, me semble-t-il, une limite dangereuse.

D'autre part, si le pétrole produit par l'EI est ironiquement vendu aux forces d'Assad en Syrie, aux rebelles syriens et à la Turquie, ce n'est certainement pas le cas des artéfacts et des objets d'art. Ceux-ci finissent bien souvent dans les collections privées de quelques bourgeois un peu niais qui ignorent l'impact de leurs achats.

L'habitude de considérer la culture comme un objet de consommation et sa marchandisation comme une opération tout à fait normale ont donc un effet assez pervers.

Pour finir, des sommes importantes proviennent de riches particuliers habitant surtout dans la région du Golfe persique. Or, nous savons depuis longtemps, et les Panama Papers le confirment, que les paradis fiscaux servent énormément les intérêts des millionnaires et des milliardaires du pétrole.

De plus, nombre de dictateurs et de criminels internationaux possèdent des comptes secrets grâce aux fabuleux mécanismes offshores. Pour ce qui est de l'État islamique, nous avons très peu d'informations, mais il n'est pas imprudent d'avancer la thèse d'une utilisation accrue des paradis fiscaux par cette organisation. On voit mal comment il pourrait en être autrement, et même si c'était le cas, il est peu probable que ceux qui financent le groupe armé n'utilisent pas personnellement de comptes offshore.

Les comptes de riches mécènes islamiques se retrouvent donc fort probablement voisins de ceux des hommes et femmes d'État occidentaux et de la grande bourgeoisie de ces mêmes pays. Le système de paradis fiscaux entretenu cyniquement par le capitalisme libéral mondialisé permet donc à l'État islamique de mener ses actions économiques incognito.

En somme, l'existence de l'EI est facilitée par l'hégémonie d'une économie de marché capitaliste. Sans une prétendue liberté économique aussi dérégulée et sans les mécanismes de paradis fiscaux, il paraît difficile d'imaginer l'organisation d'un groupe armé criminel aussi richissime. Est-ce si surprenant que la main invisible des disciples d'Adam Smith serre celle du dieu de Mahomet? L'histoire du capitalisme est l'histoire d'une collaboration cléricale depuis son origine protestante.

Évidemment, ce serait une ineptie que de croire que le capitalisme constitue le seul facteur ayant mené à l'actuelle barbarie. C'est pourquoi j'ai aussi écrit, dans un billet précédent, quel rôle ont joué l'Union soviétique et les premiers groupes jihadistes dans l'instabilité du Moyen-Orient. Cependant, faire acte de négation en ne prenant pas en compte l'importance de l'hégémonie libérale, voire libertarienne, dans le déroulement des affaires internationales serait une grave erreur qui pourrait coûter encore la vie de plusieurs personnes.

Refouler le rôle du capitalisme dans le bain de sang actuel, ce n'est que de fermer les yeux sur un massacre à venir qu'il est encore possible d'éviter.

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