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25/01/2018 11h:03 CET | Actualisé 25/01/2018 11h:03 CET

Vue d'ensemble sur l'incarcération partagée

Youssef Boudlal / Reuters

Chaque fois que je me rends en prison et que ma présence coïncide avec le jour de la visite des détenus, mon cœur se serre en voyant nombre de personnes venues de tous les coins et recoins du pays, à la rencontre de leurs proches incarcérés.

Souvent, la question carcérale acquiert une importance passionnelle lors de la médiatisation d'un fait divers, d'une évasion d'un établissement pénitentiaire ou d'une insurrection en prison, d'un meurtre ou d'un suicide en centre de détention. L'attention est alors quasiment portée sur la personne qui a transgressé la loi et son acte. Mais malheureusement, on évite de lever le voile sur le bouleversement brutal du quotidien des mères, sœurs, filles, épouses et celui des pères, frères, fils et époux qui font la queue pour accéder au parloir. Le stigmate de l'incarcération n'est pas seulement l'apanage de la population carcérale, il s'étend aux proches aussi. En ce sens, en statuant, le juge prononce un double jugement à l'encontre de deux parties puisque la prison agit sur un groupe de personnes "libres" qui ne sont pourtant pas condamnées par le système judiciaire: la famille.

N'ayant pas pu ni prévenir, ni empêcher le crime ou le délit de leurs proches incarcérés, que peut bien faire la famille? Se souder durant cette dure épreuve en soutenant la personne incarcérée? Ou la quitter sur le fondement de l'adage suivant: "Li dar ed-danb yestahel la'qouba" ("qui faute mérite punition")?

Dès lors, il devient possible de mettre en exergue cette double fragilisation carcérale: la "peine visible" subie par le détenu et la "peine invisible" supportée par l'entourage familial.

Le rôle joué par la famille dans l'expérience carcérale se trouve altéré par l'administration pénitentiaire, qui la suspecte à tout bout de champ puisque, dernièrement, la possibilité de ramener des paniers de vivres alimentaires aux proches détenus a été éliminée sous prétexte de dissimuler des objets interdits, alors même que la famille est un élément clé de la réinsertion sociale des prisonniers et, surtout, du passage normal et sans problèmes de la période de détention. C'est dire à quel point l'énergie de la famille est époustouflante!

Ce que j'appelle "l'incarcération partagée", désigne l'influence des établissements pénitentiaires sur l'entourage familial, elle est le corollaire inexorable de l'emprisonnement. En d'autres termes, celle-ci représente l'extension de la peine du détenu à sa famille.

Généralement, cette incarcération partagée débute au moment de la détention et finit à la sortie de la prison. Elle symbolise des épreuves exigeant courage, patience et détermination pour la surpasser: séparation, découverte du milieu carcéral, nécessite de rebattre les cartes du foyer, assistance du proche détenu, préparation à la réinsertion, libération, regard de la société...

En somme, l'incarcération partagée traduit moult transformations économiques, sociales, sociétales et relationnelles suite à la soustraction du proche détenu de la vie en société. La famille endosse alors, de quelque manière que ce soit, les conséquences de l'incarcération. Mais attention! Il arrive dans certaines circonstances que, sous l'effet du double jugement très pesant, la famille honnisse son proche détenu...

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