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22/01/2016 05h:05 CET | Actualisé 18/01/2017 06h:12 CET

Le concours d'entrée aux écoles d'ingénieurs: Une institution malade (3/3)

Flickr/magharebia

Cette contribution fait partie d'une série de contributions de l'auteur. La première et la deuxième partie ont déjà été publiés.

Le Jury en question, le politique à l'épreuve

Dans les deux premières parties de l'article, on a évoqué la question des barèmes employés dans certaines épreuves de mathématiques par les responsables de la matière pour corriger lesdites "mauvaises notes" et le tassement important observé dans leur répartition. On a montré que la méthode employée était aberrante et une solution a été proposée pour rétablir un minimum d'équité.

La solution proposée ne corrigera pas les causes possibles liées aux épreuves de ce phénomène: des jurys de concours qui fonctionnent à vue, et plus généralement une "forte inadéquation dans le système (Niveau des élèves, programmes, enseignements, épreuves, barèmes de correction)"[1].

On peut d'ailleurs se demander comment les responsables de matières n'ont pas pensé à une telle méthode -La correction des notes d'une épreuve par une transformation affine- allègrement utilisée dans d'autres pays adeptes des concours[2]!

Sinon, comment n'ont-ils pas pu trouver une autre méthode que celle archaïque et simpliste qu'ils ont élaborée? Ou comment n'ont-ils pas pu penser à une simple règle de trois qui, bien qu'imparfaite, aurait été plus acceptable que le bricolage de barème qu'ils ont imposé?

Bien qu'une recherche des causes ayant entraîné les dérives constatées au niveau du barème nécessite une analyse sérieuse et approfondie de l'inadéquation évoquée plus haut entre les différentes composantes de la préparation au concours et le concours lui-même, il n'en reste pas moins que, outre l'aberration au centre de cet article, d'autres faits convergent pour indiquer que le mode opératoire du jury est en cause:

- Absence de rapports concernant les épreuves du concours. Ceci fait que les concours sont en réalité des épreuves "sans mémoire". Aucune possibilité donc d'instaurer une marque de fabrique du concours, chose habituellement appelée "l'esprit du concours": On avance chaque année à l'aveugle, redoutant les mauvaises surprises plutôt qu'espérant un sujet conforme aux standards minimaux.

- Absence de recommandations aux préparateurs: On pourrait pardonner l'absence de rapports pour différentes raisons (Instabilité dans le temps des équipes responsables, manque de traditions et/ou de savoir-faire en matière de concours etc.), mais on peine à expliquer le manque de notes de recommandations adressées aux différents instituts préparatoires sur les thèmes où les candidats ont montré de réelles défaillances. Les inflexions, dans les thèmes proposées, se fait via des sujets assassins et sans consistance, comme si évoquer telle ou telle notion était un objectif en soi[3].

- Absence de statistiques concernant les notes, les moyennes, les classements ou les taux de réussite. On ne saurait expliquer les raisons de ce manque: Confidentialisme zélé ou inexistence pure et simple. Toujours est-il qu'aucune évaluation n'est possible, aussi bien du point de vue des enseignants, des départements, des institutions ou d'une génération donnée. On se contentera de quelques vagues impressions sur le supposé "bon" ou "mauvais" résultat de tel institut ou telle classe.

D'autre part, il va sans dire que l'épreuve, en elle-même, porte en son sein les pathologies qui ressortiront à la lecture des notes et de la courbe que leur répartition va former. Les équipes rédactrices, bien que généralement animées des meilleures intentions, regrettent chaque année le manque de temps et de moyens pour rédiger une épreuve originale et intéressante. Elles sont en général désignées tard dans l'année et se débrouillent comme elles le peuvent pour s'acquitter de leur mission.

Le mode opératoire du jury est donc à revoir, ainsi que son processus de désignation et la répartition des tâches au sein d'une matière donnée (Des responsables d'une matière -toutes filières confondues- à l'équipe de rédaction d'une épreuve spécifique). On ne s'étonnera jamais assez de retrouver les mêmes personnes affectées aux mêmes responsabilités des années -voire une dizaine d'années- à la suite, qu'il neige ou qu'il fasse beau.

Bien qu'il ne soit pas question, ici, de remettre en cause les compétences des intéressés, il est naturel que, dans ces conditions de non institutionnalisation du concours, le critère principal pour désigner les rédacteurs d'un sujet soit le réseau de connaissances du responsable de la matière et le ouï-dire. Ceci peut entraîner ou bien un débordement des prérogatives des responsables de matière au détriment de l'équipe rédactrice ou à l'inverse un laisser aller faisant qu'une même équipe ayant été décriée pour des erreurs dans un sujet soit reconduite pour la session suivante du concours.

Disons-le clairement: Le concours n'est pas une propriété privée. La présence de potentats de sous-délégations agissant selon leurs désirs et faisant fi de la rationalité scientifique doit finir: L'institutionnalisation du concours est une mission urgente!

Conclusion: Le mal est profond... En sortir!

Cette affaire révèle, si besoin est, que le mal est bien profond. La formation dans les classes préparatoires et le concours forment aujourd'hui un environnement aseptisé où les réflexes bureaucratiques de la gestion quotidienne ont pris le pas sur les stratégies de long terme, où on trouve naturel qu'un barème peut-être établi d'une manière quasi-aléatoire et où une telle anomalie peut passer inaperçue et à peine susciter l'indignation.

Il est alors naturel de constater que, dans cet environnement, une certaine morosité s'est installée. Rien ne vient perturber le train-train quotidien que l'arrivée à heure fixe du concours; C'est le seul sursaut sur un électro-encéphalogramme désespérément plat. Tous les acteurs du système vivent donc cet état d'aliénation par le concours et, partant, par la note du concours.

Ceci fait ressortir au grand jour les maux d'un système qui favorise de plus en plus le grappillage et le bachotage au détriment d'une formation basée sur un véritable apprentissage. On n'insistera pas sur le commerce sous-jacent des cours particuliers; une véritable industrie de plus en plus florissante encouragée par le système: Des parents demandeurs, des enseignants avec des perspectives de carrière déprimantes[4] et des étudiants formatés par une culture du bachotage et de la note à tout prix.

Doit-on continuer à regarder sombrer peu à peu le navire des "prépas": Observer l'enseignement se transformer peu à peu en une somme de méthodes pour réussir le concours? Les étudiants se transformer en des machines à bachoter et à empiler les trucs et astuces à coups de piles de fiches et de briques de billets de cinquante? Les enseignants, perdant la flamme de leurs débuts et se tournant vers la recherche scientifique dure et ce en totale déconnexion avec l'enseignement dispensé dans les classes préparatoires[5]? Enfin, les instituts préparatoires se banalisant et se transformant en de simples institutions dispensant un enseignement routinier cours-TD de premier cycle avec les trucs et astuces pour concours en bonus?

Une réflexion sérieuse doit donc être engagée autour de la formation dans les classes préparatoires. Il est vrai qu'une première ébauche existe avec la constitution du Groupe d'Etudes sur les Formations d'Ingénieurs (GEFI) et des consultations qu'il a effectuées. Mais le rapport qu'il a produit pèche par l'absence du volet stratégique: Il ne pose pas la question de dépasser le paradigme de la formation -pseudo- élitiste dispensée dans les "prépas" ni celle de les rétablir dans leur vocation d'origine.

Il est vrai que la composition du GEFI ne prêtait pas à de tels "écarts"!

Le réseau de confiance de M. Le Ministre était bien présent (Et il en a tout-à-fait le droit, en homme politique théoriquement porteur de projet!), mais la plupart n'avaient pas la vocation de se poser en stratèges: Ni les représentants du privé et autres "experts" adeptes de la novlangue creuse et joyeuse ("Gouvernance", "Visibilité à l'international", "Implication du monde de l'entreprise", etc.[6]), ni les fonctionnaires présents plus habitués à manier fioles, diodes ou paperasses administratives que les concepts de modèles de développement ou stratégies de rattrapage et qui n'avaient donc pas la carrure d'hommes d'état[7].

Il s'agit donc ici d'avoir la volonté politique et le courage de la réforme; de celles qui n'hésiteraient pas à renverser l'ordre établi anesthésiant toutes les volontés; de celles qui mettent fin au confort de quelques bureaucrates sans projet et sans volonté d'en avoir; et surtout de celles qui donnent au pays les moyens humains d'un vrai projet de développement et de progrès!

A bon entendeur...

Notes:

[1] Rapport du GEFI (Groupe d'Etude sur les Formations d'Ingénieurs), p:35.

[2] En France au concours de l'école centrale par exemple.

[3] Il est intéressant, ici, d'évoquer l'épreuve d'algèbre du concours 2014, section Math-Physique. Certains thèmes étant négligés, voire purement et simplement escamotés durant la deuxième année de préparation au concours -essentiellement par manque de temps- les responsables de l'épreuve ont consacré un exercice pour y poser des questions minimalistes portant sur ces thèmes. L'exercice ne se donnait aucun objectif et ne pouvait, en aucune manière, constituer un test sérieux pour les candidats. L'objectif était clairement d'inciter les enseignants à consacrer plus de temps à ces thèmes-là, qu'importent la manière ou l'image de marque du concours. Ironie de l'histoire, ledit sujet a été entaché d'une faute monumentale. Bien entendu, l'équipe responsable a été reconduite pour l'année suivante...

[4] Il sera, à ce sujet, intéressant de mener une étude franche et sérieuse sur les raisons qui poussent une catégorie relativement bien lotie matériellement et socialement mais qui ne trouve plus de véritable valorisation humaine dans son statut social et n'hésite plus à changer de vocation: D'éducateurs et de scientifiques en travailleurs acharnés de cours particuliers. La recherche ne doit pas être menée sous l'angle obtus et puéril d'un jugement éthique sur les personnes, mais bien dans un effort de mise en perspective de ces comportements individuels dans un cadre objectif plus large d'absence d'un véritable projet national et des affects positifs qu'il peut créer et qui entraîneraient alors les conatus dans la dynamique d'une spirale vertueuse!

[5] Les professeurs agrégés n'en sont que le meilleur exemple: Formés spécialement pour enseigner dans les classes préparatoires, le peu de cas qu'on fait de leurs efforts et de leur spécificité et le manque de perspectives sérieuses dans leur avancement dans le statut d'agrégé font qu'ils choisissent systématiquement la migration vers un statut d'enseignant-chercheur et font vite d'abandonner l'enseignement dans les classes préparatoires.

[6] "Et qui ne voudrait pas d'une 'meilleure gouvernance' ou d'une 'plus grande visibilité'!?" me diriez-vous ! Au risque de passer pour un stalinien rétrograde, je dirai : "Moi!"; tant que ces concepts n'auront pas été définis de façon précise et de manière à rentrer dans le cadre d'une stratégie de développement mise en œuvre à l'échelle de l'État, le risque d'enfumage est trop élevé et je préfère ne pas trop m'aventurer!

[7] dans le sens d'hommes pouvant et voulant défendre l'intérêt de l'État.