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27/08/2015 12h:54 CET | Actualisé 27/08/2016 06h:12 CET

Réconciliation, impunité ou amnésie?

"Tu es contre la réconciliation? Pourtant il faut bien que la Tunisie avance", tels sont les termes d'une interpellation d'un ami qui montre combien la question soulevée par l'initiative législative du président de la République n'est pas une question simplement juridique (très importante par ailleurs en état de droit) mais aussi une question de mots et de concepts.

En choisissant le titre de ce projet de loi et en communiquant sur la "réconciliation nationale", les promoteurs du projet réussissent à semer la confusion.

Car c'est bien le problème, ce projet de loi n'a rien à voir avec la réconciliation nationale à laquelle aspire une très grande majorité des Tunisiens. C'est tout simplement une loi d'amnistie qui consacre l'impunité, amnistie pour quelques acteurs économiques qui se sont indument enrichis sur le dos de la communauté nationale et dont ont fortement souffert les acteurs honnêtes et l'ensemble de l'économie tunisienne (tous les rapports le démontrent) et amnistie pour des agents publics et assimilés qui ont facilité et légalisé ces malversations transformant l'administration publique en un capharnaüm gangréné par la corruption et le népotisme.

Ce qui est néfaste avec l'amnistie c'est qu'elle ne tient compte généralement que des présumés contrevenants et de leurs vœux et ignore les intérêts des victimes qui ont besoin d'abord de connaître la vérité, de retrouver leur dignité, d'obtenir une reconnaissance de leur souffrance et de recevoir une réparation quand il le faut.

Oui mais le droit des victimes est préservé, car ce projet de loi ne concerne que les affaires financière et économique où seulement l'état a été lésé et ne concerne pas les atteintes aux biens privés ni les atteintes aux droits de l'Homme, nous dit on! Et alors?

La victime c'est le peuple tunisien: n'est-ce pas le rôle des gouvernants de préserver ses intérêts et son argent? Cet état d'esprit est bien significatif d'une certaine conception de l'état de la part des porteurs du projet, une conception qui est un héritage lourd d'un système corrompu où la magouille aux dépens de l'état est minimisée voire glorifiée, une conception où l'état n'a rien à voir avec la communauté nationale mais reste simplement une entité abstraite symbole du pouvoir au service de quelques-uns.

Moêz Sinaoui, porte-parole de la présidence de la République, disait d'ailleurs qu'on ne peut pas parler d'argent du peuple quand on parle de ces questions. Posez-lui la question, Monsieur Sinaoui, et le peuple vous répondra si c'est son argent ou non et s'il est prêt à s'en débarrasser.

Il ne suffit pas de décréter officiellement la réconciliation pour l'obtenir. Pour aspirer à atteindre une réconciliation réelle, il faut qu'il y ait réhabilitation de la confiance envers les institutions et entre les citoyens eux-même. Rechercher les conditions pour y aboutir, définir les mécanismes pour atteindre cette confiance perdue doit (devrait) être la préoccupation de nos gouvernants.

Naïvement, je croyais que c'était bien l'objectif de cette démarche participative et longue (certainement trop longue) qui avait abouti à la loi relative à l'instauration de la justice transitionnelle et à son organisation ainsi qu'à la mise en place de l'Instance Vérité et Dignité.

Pourquoi ne pas laisser cette instance travailler dans le respect des mécanismes définis? Pourquoi vouloir dénaturer la loi en amputant tout bonnement tous les mécanismes en lien avec la révélation de la vérité en matière de corruption et de malversations? Pourquoi vouloir dénaturer la loi en éliminant de fait les mécanismes en lien avec la réforme des institutions? Tant de questions auxquelles ni le projet de loi ni les porteurs du projet ne donnent de réponses.

Monsieur le président de la République, vous avez peut-être identifié des failles dans les mécanismes de la justice transitionnelle pour aboutir à la réconciliation nationale? Si oui, il est alors de votre devoir d'y remédier pour consolider l'édifice et non pour l'écrouler.

Monsieur le président de la République, vous vous plaignez peut-être de la lenteur du travail de l'IVD? Si oui, il est de votre devoir d'y remédier en lui accordant plus de moyens, en mettant à sa disposition plus de personnel et en incitant tous les ministères à être réactifs face à ces sollicitations. Vous citez souvent Nelson Mandela, qui lui était victime et non acteur ou spectateur d'un régime dictatorial, vous citez souvent l'Afrique du Sud, alors prenez en exemple et laissez éclater la vérité, le pardon et la réconciliation viendront ensuite naturellement.

Pour répondre à mon ami, oui il faut que la Tunisie avance mais pas en faisant n'importe quoi car faire et défaire ce n'est pas travailler, mais c'est tout simplement s'agiter. S'agiter bien sûr pour la réconciliation mais pas pour passer outre la reddition de comptes et encore moins pour l'amnésie.

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