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23/02/2018 07h:09 CET | Actualisé 23/02/2018 07h:09 CET

Pour rêver d'autre chose que de l'ère Boumediene

Zohra Bensemra / Reuters

Assise parmi mes amis dans un café à l'ouest d'Alger il y a quelques semaines, je réalise avec effroi ce que beaucoup savent déjà : "les jeunes de ma génération sont prisonniers du désespoir". Avec mon optimisme abondant, je me forçais à croire que le manque d'espoir dans l'avenir de l'Algérie est un sentiment principalement présent chez les jeunes chômeurs, les abandonnés du système, les franges marginalisées de la société. Il semble, en fait, que le désespoir ne discrimine pas par entre les classes sociales. C'est en entendant ma copine Leila, qui a 25 ans, conduit une belle voiture allemande et qui voyage trois fois par an, me répéter que la vie était meilleure du temps de Boumediene, que j'ai compris cela. Être dans la vingtaine et être nostalgique d'une époque qu'on n'a pas vécue, c'est triste. Lorsque cette époque est marquée par une bonne dose d'autoritarisme et de répression, cela l'est encore plus.

En étudiant à l'étranger, il est vrai que je m'étais légèrement déconnecté de la réalité algérienne. En même temps, revenir régulièrement séjourner au pays, me permet de remarquer des changements de manière plus évidente. Comme pour la perte de poids chez un proche. Toujours mieux perceptible après une longue absence. Confrontés aux incertitudes de l'avenir du pays, mes jeunes compatriotes souffrent d'une détresse croissante. Le mot "El Ta9achof" (austérité) est dans toutes les bouches, tel un serment solennel qui annonce le goût des choses. L'ennui et le pessimisme dominent. Pour beaucoup, quitter le pays est le plan de sauvetage le plus concret.

Orphelin de Projet

Ce dont ma génération est orpheline, c'est d'un projet. Le sentiment d'appartenir à quelque chose de plus grand que nous-même. La génération de nos grands-parents est celle du projet grandiose de la libération du pays, de l'indépendance. Celle de nos parents est celle de la construction de l'Etat algérien souverain avec ses universités, ses grands ponts et ses fameuses "industries industrialisantes". Des projets ambitieux, guidés par de grandes idées et disséminés par des discours mobilisateurs. Il y avait de l'espoir, de l'exaltation. Il y avait du rêve. C'est quelque part à cela que Leila et beaucoup d'autres Algériens font référence quand ils expriment de la nostalgie pour l'ère Boumediene. Après tout quand il n'y a pas un projet pour le futur, il est humain de se rétro-projeter dans un passé mythifié.

Ma génération est celle de l'école fondamentale et de la décennie noire, celle de Facebook et de la globalisation. Des mandats à vie. Du Flexy. Point de grand projet à vivre et à porter. En vérité ce projet existe en pointillé. Il peine à s'articuler, à être formulé. Ma génération a, en moyenne, une vie considérablement plus prospère que celle de nos grands-parents. Mais nous sombrons collectivement dans un désespoir profond. L'argent et l'espoir ne sont pas forcément corrélés. J'ai pu voir au nord de la Chine, en Mongolie interne, de jeunes gens vivre dans une pauvreté que mon regard n'a pas trouvé au fin fond de l'Algérie, mais qui étaient persuadés que le futur était là, pour eux, sous leurs pieds. Pour les chinois de mon âge, Mao Zedong appartient à l'histoire. L'enthousiasme du futur est puisé ailleurs.

Dépolitisation et Désert d'Idées

L'offre politique algérienne manque cruellement de grands desseins, d'idées nouvelles. Cela va de celui qui avait admis dans un moment de lucidité que "Tab jnanou" (bon pour la retraite), à celui qui mute de manière saisonnière entre champion des mesures protectionnistes et prophète du libre-échange et de l'austérité. Il suffit d'écouter nos politiques pendant quelques minutes pour réaliser le déficit de grand projet. Les discours sont vétustes, les propositions poussiéreuses et les ambitions timides. L'horizon est brumeux.

On veut nous faire croire que des réformes technocratiques peuvent non seulement suffire à faire face à la crise actuelle, mais qu'elles peuvent aussi faire de l'Algérie un pays émergent. Le développement économique serait un processus apolitique qui dépend exclusivement de certaines mesures techniques. Or, de ma compréhension, des États émergents de l'Asie de l'Est, qui polarisent mon intérêt académique, il y a un noeud structure-idéologie critique, nécessaire au succès des grandes reformes économiques. Sur le plan de la structure, l'État doit avoir la capacité institutionnelle, technique, administrative et politique d'appliquer des réformes. Au niveau idéationnel, l'État doit être capable d'établir une espèce "d'hégémonie idéologique », de sorte à ce que son projet de développement devienne, au sens Gramscien, un projet «hégémonique» autour duquel les acteurs clés de la société se mobilisent volontairement.

Aucun de ses deux aspects n'existe en Algérie aujourd'hui. Le rationnel rentier et clientéliste est encore trop résilient pour autoriser un changement de modèle. Il repose sur des groupes d'intérêts puissants pour lesquels des réformes profondes sont synonymes de perte de privilèges. Les jeunes de ma génération le savent. Nous avons hérité d'un consensus politique paralysé et paralysant, sans convictions, préoccupé principalement par la pérennité de ses intérêts et ceux de sa clientèle. Les élections de 2019 ne sont pas perçues par les jeunes comme un enjeu décisif. Peu d'intérêt. Juste un épisode de plus dans un feuilleton de mauvais gout.À gros budget tout de même.

Faire Rêver les Algériens

L'Art du gouvernement à dépolitiser les enjeux et à figer le pays dans un espace-temps qui ne devrait pas être le sien pousse à la prison de l'ennui, de l'inertie et du pessimisme. Faut-il pour autant désespérer de notre avenir et de l'avenir de notre pays ? Surement pas. Comme le dit si bien le grand philosophe chinois Laozi "les nouveaux débuts sont souvent déguisés en douloureuses fins". On ne peut pas se permettre de baisser les bras. Ce serait une insupportable trahison envers les figures fondatrices de notre liberté, les Hassiba Ben Bouali et les Ali La Pointe de notre histoire. Une trahison trop grande envers nous-même. On a été trop gâté par la nature pour ne pas essayer. Entendons nous bien: la tâche est colossale. Notre imaginaire collectif doit être réinventé. Notre récit national revisité. Notre estime de nous-mêmes réévaluée. Nos ambitions redéfinies, notre rapport au monde reconsidéré. En bref, il nous faut construire un projet. Un grand dessein pour finalement cesser d'échapper si obstinément à notre destin : celui de briller. À nouveau.

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