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15/01/2017 08h:12 CET | Actualisé 16/01/2018 06h:12 CET

Comment la Russie de Poutine avance ses pions en Méditerranée

POOL New / Reuters

INTERNATIONAL - Les avancées russes en Méditerranée se sont propagées à une telle vitesse que les chancelleries européennes ont été confondues par leur incapacité à anticiper le renouveau d'une puissance vivante. La stratégie de Vladimir Poutine est pourtant limpide au regard de l'histoire: elle s'articule en deux actes.

Le premier correspond à la politique traditionnelle de la Russie depuis la fin du XVIIIe siècle. Il s'agit de contenir l'empire Ottoman en s'entendant ponctuellement avec lui. Ainsi, le rattachement de la Crimée à la Russie du mois de février 2014 redonne à Vladimir Poutine les atouts stratégiques obtenus lors de la paix de Jassy, signée le 9 janvier 1792.

La sauvegarde du régime syrien, effectuée dès le mois d'octobre 2015, s'inscrit également dans une longue histoire: en 1774, par le traité de Kütchük-Kaynardja, la Russie obtint de l'empire Ottoman la protection des nombreux Orthodoxes vivant en son sein. La Russie arracha également à cette occasion l'ouverture des détroits pour sa marine de guerre.

Le rapprochement effectué entre la Turquie et la Russie à l'été 2016 permet donc à cette dernière de retrouver la position stratégique qui était la sienne au début du règne de Louis XVI.

Au début du XIXe siècle, la Russie joua l'Egypte contre la France napoléonienne puis contre l'Empire ottoman. A l'heure actuelle, le rapprochement égypto-russe s'opère au détriment de l'Arabie Saoudite. Ainsi, le triple point d'appui obtenu par Vladimir Poutine en Turquie, Syrie et Egypte s'inscrit dans une politique constante de la Russie depuis près de deux siècles.

Mais le président russe ne s'arrête pas là: l'acte deux de la pièce se joue actuellement sur des rivages plus nouveaux pour la Russie, il s'agit de la Libye où Poutine s'est rapproché du général Haftar et surtout du Maroc, préféré à l'Algérie dans la mesure où le vieux royaume pourra prêter sa façade atlantique à la Russie.

Le mardi 20 décembre 2016, le ministère des Affaires étrangères marocain déclarait dans un communiqué: "Le Maroc condamne dans les termes les plus forts l'assassinat de l'ambassadeur de Russie à Ankara, M. Andreï Karlov". Ce communiqué ne saurait surprendre: il est de plus en plus question de conclure un accord de libre-échange entre le Maroc et la Russie.

La coopération entre les deux pays revêts plusieurs aspects: en premier lieu, le Maroc - qui est sous embargo sanitaire américain depuis le 31 décembre - exporte des produits alimentaires comme les agrumes et les tomates vers la Russie, autre pays sous embargo.

En second lieu, la Russie est intéressée par la formation d'imams russes au Maroc. En troisième lieu, le projet de gazoduc entre le Nigeria et le Maroc suscite les craintes des dirigeants russes dans la mesure où sa mise en place pourrait diminuer la dépendance énergétique de l'Europe.

D'un point de vue maritime enfin, le Maroc a signé un accord de pêche permettant à un certain nombre de navires russes de pêcher au large des côtes atlantiques, moyennant la présence d'observateurs scientifiques russes à bord des bateaux.

Les avancées marines de la Russie en Méditerranée ne porteraient pas à grande conséquence si la Russie n'était alliée avec l'Iran. D'un point de vue géopolitique, l'Iran a été puissant sous l'empire achéménide, lorsqu'il maîtrisait la Méditerranée orientale par le biais de peuples navigateurs comme les Omanais, les Phéniciens ou bien les Grecs.

Confiné depuis la mer par la marine britannique au XIXe siècle, l'Iran verra sa puissance décuplée s'il peut s'appuyer sur une marine de haute mer, comme celle de la Russie dans son ancienne zone d'influence. D'aucuns argueront que les avancées russes sont inversement proportionnelles au néant de la diplomatie occidentale en Méditerranée.

Sans doute, toutefois, le jour où les Européens émergeront du coma artificiel dans lequel les a plongé la connexion permanente et le rejet de la lecture, la Russie disposera vraisemblablement de solides points d'appui sur leurs frontières ultramarines.

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