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05/02/2018 10h:01 CET | Actualisé 05/02/2018 10h:01 CET

Au Liban, "louer" une Kalashnikov pour son mariage permet de lutter contre cette tradition dangereuse

ELEGUNS

Une campagne choc et originale a été lancée au Liban pour dénoncer les tirs de célébration qui font plusieurs dizaines de morts ou de blessés chaque année.

"Qui va faire des étincelles à votre mariage? À vous de décider", annonce d'emblée le site Eleguns, lancé fin décembre 2017. Eleguns, le "premier service de tir pour les mariages au Liban". En effet, il y a l'embarras du choix pour les tireurs: Emad, 27 ans, balaise, en veste à boutons d'argent, queue de cheval, et kalachnikov fièrement exhibée sur l'épaule. A ses côtés, Jad, doudoune à manches courtes, barbe, lunettes de soleil, et sa carabine Colt M4. Ou encore Hala, 31 ans, qui brandit tout sourire son pistolet automatique Glock 19, en robe décolletée. Tous offrent leurs services pour tirer à l'arme à feu lors des célébrations de mariage, pour la somme de 300 à 400 dollars par soirée. Les mariés peuvent décider de leur tireur, de sa tenue, et de l'arme qui leur convient le plus. Après avoir choisi ses options, il suffit de cliquer pour connaître le prix final. Et là, surprise, un message s'affiche: "Ce service peut coûter la vie à vos amis et à votre famille. Aidez-nous à faire disparaître le fléau des tirs de joie qui tuent des dizaines de personnes innocentes chaque année. Engagez-vous à organiser un mariage sans armes". Le site internet, aux allures de jeu vidéo réaliste, en a trompé plus d'un. Trois mille visites ont été répertoriées en trois jours. Eleguns a été lancé dans le cadre de la campagne de sensibilisation lancée par l'ONG Permanent Peace Mouvement dont le but est de pousser les Libanais à cesser les tirs de célébration meurtriers. Des comptes Twitter et Instagram ont aussi été lancés dans la foulée. Mariages, discours politiques, baccalauréat et même brevet, toutes les occasions sont bonnes au Liban pour exhiber ses armes et tirer des rafales de balles dans les airs! Avec de nombreux morts et blessés. Il n'existe pas de recensement précis, mais le mois de juin 2017 avait par exemple particulièrement marqué les esprits, avec 25 personnes tuées au Pays du Cèdre. "Les tirs de joie sont un signe de virilité, une manière de démontrer sa puissance. C'est une tradition hélas bien installée au Moyen Orient", explique Jean Azar, l'un des initiateurs de la campagne.

"Enfin un service de tireurs professionnels !"

La première étape de la campagne a démarré en novembre dernier. Les organisateurs ont créé un faux stand "Eleguns", au grand salon de mariage du Liban, Wedding Folies, pour observer les réactions des gens. "La grande majorité des couples étaient intéressés. Peu de gens nous ont demandé si cette pratique était légale", affirme Jean Azar. "Nous avons été très surpris des attitudes des couples. Généralement les tirs à la kalachnikov sont plutôt considérés comme une tradition rurale, mais notre service a suscité l'intérêt de couples bien éduqués qui organisent des cérémonies luxueuses". Sur le stand, des couples posent des questions surréalistes : "Est-ce que vous proposez aussi le même service en intérieur?", certains se réjouissent "Enfin un service de professionnels de tirs pour les mariages!", d'autres sont déçus: "On ne va pas payer 150$ pour des tirs qui durent moins d'une minute, des gars du village peuvent faire ça gratuitement!". Une fois que la supercherie est révélée, la plupart des couples font du rétropédalage. Sur 1500 couples, la quasi-totalité a fini par signer l'engagement de ne pas d'utiliser d'armes à feu lors de leur mariage. Une cinquantaine de futurs promis a campé sur ses positions.

"Le problème du Liban, c'est qu'il a été le théâtre de nombreux conflits armés, comme plusieurs pays de la région. Presque chaque Libanais possède une arme chez lui. La peur de futurs conflits contribue à ancrer les mécanismes d'auto-défense", affirme Fadi Abi Allam, le président de Permanent Peace Mouvement. De nombreuses armes ont inondé le pays pendant la guerre civile (1975-1990), qui a fait 150.000 morts. Si une bonne partie des armes lourdes a été restituée à l'époque, cela n'a pas été le cas pour les armes légères. "La loi prévoit que ceux qui rendent leurs armes sont interrogés par les autorités, et cela les dissuade. Pourquoi ne pas offrir une amnistie pendant une durée d'un mois pour ceux qui souhaitent les restituer?", s'interroge Fadi Abi Allam. Alors que 30 000 permis de port d'armes sont délivrés au Liban, en réalité, il y aurait 3 à 4 millions d'armes légères en circulation, selon le président de PPM.

"Changer les mentalités"

Il existe également un problème d'application de la loi. Peu de personnes sont poursuivies suite à des tirs causant des blessures ou la mort. "L'année dernière, des personnes ont été tuées et blessées lors des célébrations après les résultats du brevet. Environ 70 personnes ont été arrêtées puis relâchées suite à des interventions politiques. Ce n'est pas admissible", dénonce Fadi Abi Allam. Jusqu'à il y a encore un an, une ancienne loi datant de 1959 interdisait de "tirer dans des zones résidentielles ou dans une foule", punissant les tireurs d'une peine maximale de trois ans de prison et d'une amende allant de 500 à 1000 livres libanaises... soit entre 30 et 50 centimes d'euros! La somme était conséquente avant la dévaluation de la livre libanaise pendant la guerre civile, mais ne valait plus une peseta depuis de nombreuses années. Il a fallu attendre des modifications de la loi en octobre 2016 pour que l'amende passe à 5,4 millions de LL (soit 2900 euros), selon Fadi Abi Allam. Mais la solution n'est pas seulement juridique. "Il faut changer les habitudes culturelles, les mentalités, et c'est un défi qui va prendre de nombreuses années", affirme Jean Azar. "Le but de cette campagne choc est de relancer le débat sur la question. Les brochures et les conférences ne suffisent pas pour sensibiliser", ajoute Fadi Abi Allam. Et l'objectif a été atteint. Le Premier ministre Saad Hariri, ainsi que d'autres hommes politiques ont retwitté la campagne de sensibilisation, les médias libanais s'en sont fait l'écho "Tout le monde doit se mobiliser: ONG, secteur privé, médias, municipalités, forces de police, partis politiques, figures religieuses. Avec le temps, nous finirons par gagner ce combat", conclut Fadi Abi Allam.

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