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07/03/2018 06h:55 CET | Actualisé 07/03/2018 06h:55 CET

Offre-moi mon humanité le 8 mars

aradaphotography via Getty Images

Tu m'as possédée à l'âge de 16 ans. On m'a forcée d'arrêter les études pour être ton épouse. Mon mariage concernait tous les membres de ma famille et de mon village, sauf moi-même. Je n'avais pas le droit de signer : mon père a signé à ma place au Tribunal. "Pourquoi tu veux la marier très jeune ?" a interrogé le Juge. Mon père a rétorqué: "J'ai peur pour son avenir". Il avait peur que je ne connaisse l'amour, cette force invisible qui permet à l'être de découvrir son humanité. Effectivement, à 16 ans je n'habitais pas définitivement mon corps et mon âme n'a pas encore noué sa relation avec l'abstrait. Tu ne m'as pas épousée, tu m'as possédée.

La première nuit chez toi, tu as mis un fardeau sur mon dos : ta famille, ta tribu, et même tes ancêtres. Ensuite, tu es monté dessus pour bien fixer le fardeau. Le jour suivant, tu m'as voilé le corps avec minutie puisque c'est une source de calamités ; je ne vois qu'à travers la petite grille carrée. Tu m'as interdit de voir le monde parce que la beauté fait mal aux yeux. La beauté est illicite. Tu m'as scellé les lèvres parce que ma voix est Awra, quelque chose qui doit être caché. La parole est illicite. Tu as brisé en lambeaux le miroir pour m'empêcher de voir l'Autre en moi. L'altérité est l'œuvre de Satan. L'altérité est illicite.

Tu m'as interdit de lire parce que les femmes qui lisent sont dangereuses. La science est illicite. Tu ne m'as jamais fait l'amour : tu montes sur moi pour avoir des enfants que tu nommes tous toi-même. L'amour est illicite. J'oublie souvent les traces de ton visage parce que tu montes sur moi dans la pénombre, sous une montagne de couvertures : tu as peur qu'un djinn ne voie mon corps et ne tombe amoureux de moi. Vivre est illicite. Pour mieux fuir ton humanité, tu ne me parles que de charia : tu veux m'enjamber pour rencontrer tes houris.

Bien que j'aie la bouche scellée et le corps parfaitement couvert, tu n'es pas encore satisfait : mon corps te fait mal et te cause des maladies à long terme. Tu décides alors de me mettre dans une bouteille sombre pour m'empêcher de voir l'œuvre sublime de Dieu ; tu fixes le bouchon avec la colle et tu fais un petit trou avec une aiguille pour que je respire sans gaspiller. Mon corps t'appartient. Tu as l'acte de sa propriété joint au livret de famille.

Ce 8 mars, ne m'offre pas des fleurs ou de nouveaux ustensiles de cuisine, offre-moi mon humanité. Offre-moi cette partie de mon JE dont tu me prives. Offre-moi la clé de mon corps que tu m'as spoliée. Offre-moi un miroir pour voir l'Autre caché en moi. Ce 8 mars, offre-moi mon humanité.

Le 8 mars tu avances vers moi, portant un paquet noir. J'espère qu'il contient mon humanité. J'ouvre la boite les mains tremblantes. Tu m'offres un tissu sombre, cette fois sans carré pour éteindre la dernière lueur de mon Humanité. L'Humanité est illicite parce que c'est un nom féminin.

Texte déjà publié dans La Cause Littéraire

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