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15/08/2015 08h:25 CET | Actualisé 15/08/2016 06h:12 CET

Les Chrétiens de l'Orient, les "naufragés" du "printemps arabe"

AFP

Daesh frappe aux portes de Jérusalem et se rapproche de la ville la plus sensible de la planète. L'EI menace plus particulièrement ses chrétiens à travers un tract distribué dans les mosquées, au début du mois de juillet, indiquant qu'ils "seraient tous tués s'ils ne sont pas partis d'ici la fête de l'aïd". Le prospectus a été décoré du drapeau noir associé au groupe djihadiste tristement célèbre qui occupe des parties de l'Irak et de la Syrie, dont la frontière est environ à 300 miles de Jérusalem. Dans le texte du message, Daesh a juré de se faire " vengeance" sur les "hérétiques".

Le jour de l'Aid, les chrétiens de Jérusalem ont retenu leurs souffles.

Au delà de l'authenticité de ce communiqué, les terroristes de Daesh sont-ils en Palestine? Étonnamment, cela laisse perplexe.

Les représentants de la communauté chrétienne n'ont pas tardé à répliquer avec fermeté. "Nous n'avons pas cédé à l'occupation et aux successives affres de l'histoire pour le faire face à Daesh", a indiqué Dimitri Delyani, du rassemblement national des chrétiens des terres saintes (RNCTS).

Il faut rappeler que cette ultimatum intervient à quelques jours des menaces proférées par l'EI contre le Hamas dans la bande de Gaza à travers une vidéo diffusée : on y reconnaîtra un ancien repris de justice palestinien converti au terrorisme dans les rangs des djihadistes du « Calife El-Baghdadi ».

Ce communiqué qui cette fois-ci cible plus particulièrement les chrétiens, vient s'ajouter au lot de terreurs que vivent toutes les communautés de la région et notamment les minorités qui se retrouvent doublement prisonnières de la terreur.

C'est comme si le feuilleton des horreurs portées par Youtube et les autres réseaux sociaux en appelait toujours à voir de nouveaux épisodes plus terrifiant et plus sanglants.

Pendant ce temps-là, l'Orient se vide de ses chrétiens. Personne ne dira je n'ai rien vu

Au centre de ce brasier oriental, il est difficile d'établir les chiffres exacts des victimes chrétiennes tuées, forcées à l'exil, ou celles qui subissent des actes de tortures et toutes sortes d'exactions.

Plusieurs raisons ont empêché les organisations internationales de mener leurs enquêtes sur les lieux à cause de l'intensité des combats, d'autant plus que les membres des ONG, qu'elles soient locales ou internationales sont souvent prises pour cible. A cela, se greffent les pressions qu'exercent certaines puissances régionales sur les ONG pour confectionner des rapports erronés ou contradictoires.

A ce titre, les seuls rapports qui se rapprochent de la réalité sont ceux établis dans les camps des réfugiés disséminés dans les pays limitrophes aux zones des zones de conflits. Les témoignages des survivant sont accablants.

Des centaines de milliers de Chrétiens ont déjà quitté la région depuis la deuxième guerre du Golfe. Cet exode massif n'a cessé de prendre de l'ampleur avec l'évolution de la situation depuis 5 ans, notamment la militarisation du conflit en Syrie, la prise de Mossoul par Daesh en Irak et la montée du salafisme en Égypte.

Avant l'invasion anglo-américaine en 2003, l'Irak comptait pas moins de 1,5 million de chrétiens. Persécutés par les djihadistes sous l'occupation américaines, ils seront 1,2 million à fuir le pays, pour trouver refuge principalement dans les territoires autonomes du Kurdistan et en Syrie.

Cette courbe poursuit sa trajectoire descendante avec l'apparition de l'Etat Islamique (EI). Il ne resterait plus que 200 000 chrétiens en Irak après la fulgurante progression de l'EI connu dans la région par Daesh, dans tout le pays.

La plupart des églises de la ville de Mossoul, qui en comptait plus de 32 édifices, ont été détruites ou pillés. L' «Etat de la terreur » qui cherche à étendre son territoire pour relier Mossoul en Irak à Reqqa en Syrie ne les a pas épargnés dans leur fuite.

Les Chrétiens n'ont en effet, pas échappé au racket exercé par les différentes factions armées qui pullulent dans cette zone et qui ont prêté allégeance à la nouvelle organisation terroriste.

Plus cruel encore, des milliers de femmes et d'enfants sont réduits à l'esclavage et vendus dans les marchés de Mossoul, Falloudjah et de Reqqa en Syrie.

L'on se souvient des sinistres vidéos de la propagande islamo-fasciste montrant des filles Yézidites vendues ou échangées comme esclaves sexuelles entre 30 et 1000 dollars. Quant au sort des blessés des attaques terroristes contre les populations chrétiennes, il est des moins enviables: ils sont la proie d'un féroce trafic.

D'autre part, les chiffres avancé par le chef de la communauté chaldéenne (catholique), communauté chrétienne la plus importante d'Irak, le Patriarche Louis Raphael Ier, archevêque de Bagdad compte quelques 6000 chrétiens qui ont préféré rester ou n'ont pas pu fuir.

Ils n'ont eu de choix que d'abjurer leur foi et de se convertir à l'Islam sous peine d'être soumis au paiement de l'impôt de capitation ou djizîa en arabe appliqué aux dhimmi, c'est-à-dire les non-musulmans parmi les "gens du Livre". Les groupes armés de Daesh ont également attaqué des commerces d'alcool, de vente d'instruments de musique et même de vêtements non conformes à l'esthétique de la Shariâ. Les femmes chrétiennes sont en ce qui les concerne sommées de se couvrir à la wahhabite et les contrevenantes couraient le risque d'être tuées.

Syrie

En Syrie, les attaques fréquentes des takfiriste montrent manifestement une compagne délibérée de chasser les chrétiens hors des territoires tout comme en Irak.

Plus de 700 000 Chrétiens ont été poussés à l'exode, à l'intérieur du pays et vers les pays voisins, notamment le Liban, la Jordanie et la Turquie.

Des familles entières se sont retrouvées livrées à elles-mêmes, laissant derrière elles des villages pillés et des églises et des mausolées anéantis.

Depuis le début du conflit, 12% des églises syriennes ont été réduites en poussière et les reliques historiques vendues à de riches collectionneurs et trafiquants d'œuvres d'arts. La ville d'Alep a, à son tour, été vidée de 75% de ses arméniens, selon les rapports des ONG au moment où il ne reste que des pierres aux quartiers chrétiens de Homs.

Toutes les villes ayant connues les premiers soulèvements contre le régime syrien, ont eu le même sort. Notamment à Reqqa, à Deir ez-Zor et à Kassab. Cette dernière, ville à forte concentration arménienne, a évité de justesse le génocide, après une infiltration massive de groupes armés par la frontière nord-ouest de la Syrie en 2014.

Pour rappel, Kassab est habitée en majorité par des Arméniens descendants de réfugiés du génocide perpétré par les Ottomans en 1915. À la tête de l'Église melkite de Syrie, le patriarche Grégoire III Lahham estime que 450 000 chrétiens syriens ayant déjà été déplacés par le conflit, dont plus de 40 000 se sont établis au Liban.

L'on ne peut évoquer le drame des chrétiens de Syrie sans citer le cas du village le plus symbolique à savoir Mâaloula.

Situé à 55 km au Nord de Damas, il est considéré comme le patrimoine matériel et immatériel de l'humanité. Les gravures rupestres sur les parois des grottes situées au pied de la montagne, de Senjar, confirment à jamais que c'est une des métropoles Chrétiennes les plus vieilles dans le monde.

Elle a été construite 1000 ans AV JC. Cœur du christianisme des origines, l'on parle encore l'araméen, la langue du Christ.

Venus de la région libanaise d'Aarsal et de la ville de Yabroud au Nord-Est, les envahisseurs se sont par la suite livrés à des actes de barbarie envers les chrétiens du village. Construites sur les contreforts la montagne, les maisons par ses chevauchement l'une sur l'autre, forment un panorama saisissant et inédit. Beaucoup de monastères, églises de la Vieille Ville, qui faisaient la fierté des habitants et l'attraction touristiques ont été détruite. Les plus veilles reliques religieuses du 4e siècle ap J.C ont été pillées. Certaines de ses reliques ont été retrouvées chez des collectionneurs dans des grandes capitales dites "civilisées".

Liban

Le Pays de cèdre dont la population totale est de prés 4 millions d'habitants compte 2 millions de réfugiés. En 1927, les 800000 chrétiens constituaient 55% de la population qui était de 1,5 million; en 1932, date du dernier recensement, ils étaient 51%. En 2004, ils ne sont plus que 35 à 40% sur 3,6 millions d'habitants (20 à 25% de maronites, 7% de grecs-orthodoxes, 5% de grecs-catholiques, 4% d'Arméniens, orthodoxes et catholiques).

La diaspora libanaise totaliserait 6 millions d'âmes, principalement des chrétiens, dont 2 aux États-Unis, les autres se répartissant entre la France et l'Europe, l'Amérique latine, l'Afrique subsaharienne et l'Australie.

Palestine

Aujourd'hui, Bethléem et Nazareth ont perdu la majorité chrétienne qui les peuplait depuis 2000 ans. Les chrétiens ne forment plus que 2 % de la population de Jérusalem.

Il n'y a plus que quelques milliers de chrétiens en Turquie contre deux millions en 1920.

Au début du siècle dernier, les chrétiens formaient un tiers de la population syrienne contre 10 % aujourd'hui, 55 % des Libanais étaient chrétiens en 1932, ils ne sont plus que 30 % aujourd'hui et en Égypte, les coptes émigrent massivement depuis les années 70.

Égypte

Les coptes constituent actuellement la communauté chrétienne la plus nombreuse du Moyen-Orient. Mais combien sont-ils ? Lors des deux derniers recensements, réalisés en 1996 et en 2006, la question portant sur la religion d'appartenance en Égypte avait été omise dans les questionnaires, afin de respecter une indication en ce sens provenant des Nations-Unies. Mais ce fait a alimenté deux comptabilités parallèles.

L'Église copte orthodoxe pour sa part et s'appuyant sur ses registres, affirme que les chrétiens représentent 10 % de la population du pays, soit de 8 à 9 millions d'individus. Tandis qu'en 2012 l'Agence gouvernementale affirme que leur nombre ne dépasse pas les 5.130. 000 chrétiens.

Le Pew Research Center américain vient renforcer cette estimation en avançant le nombre à 4. 290. 000, soit 5,3 % de la population.

Rien que la question de l'Etat civile représente en soi un des témoignages de la résistance des chrétiens et leur implication dans la vie politique depuis leur affaiblissement par les présidents successifs.

La montée du salafisme en Egypte a encouragé les courants les plus radicaux à alimenter la vague de haine contre Les chrétiens. D'où les attentats contre les édifices de l'église et ses fidèles. La riposte des chrétiens d'Egypte et les affrontements qui s'en sont suivis se sont soldés par un bilan macabre.

Les Coptes, qui se sont sentis sans protection depuis la chute du régime de Moubarek, ont d'ailleurs, soutenu le coup de force des militaires qui ont évincé le président légitimement élu.

Depuis le 14 août dernier, date à laquelle les partisans du président islamiste déchu Mohamed Morsi ont été dispersés dans le sang par les forces de sécurité égyptiennes, des dizaines d'églises coptes à travers le pays (entre 60 et 80 selon les sources) ont été l'objet d'attaques, parfois complètement détruites.

Les autorités religieuses chrétiennes ont accusé des membres responsable de la confrérie d'encouragé les manifestants pro Morsi à s'en prendre à leur communauté. Les chrétiens sont, d'ailleurs, accusés d'être à l'origine de la conspiration qui a amené au renversement du président Morsi.

A l'instar des autres pays de la région les chiffre des chrétiens d'Égypte ayant quitté le pays du Nil reste entouré d'incertitudes.

Les ONG se basent surtout sur les chiffres des services de l'immigration dans les pays qui accueillent la diaspora. En effet, la communauté la plus nombreuse de la diaspora est celle établi aux États-Unis, avec 900 000 personnes. Suivie par celle du Canada avec 200 000 personnes et l'Australie (75 000).

Le Washington Institute for Near East Policy a publié une estimation qui évalue à 100 000 le nombre de chrétiens qui ont fui l'Égypte après la chute de Moubarak. Ce chiffre est contesté par l'Église copte orthodoxe : elle parle de quelques dizaines de milliers de personnes.

Dans l'ensemble, il y a actuellement entre 10 et 13 millions, de Chrétiens dans le Moyen Orient, selon les différentes estimations, sur une population totale de 550 millions d'habitants. Ce qui représente environ 2 %.

Au début du XXè siècle, on estimait que les chrétiens représentaient entre 12 et 15% de la population dans les pays arabes du Proche-Orient. Au début du 21è siècle, sur environ 300 millions d'Arabes, les chrétiens ne seraient plus que 15 millions soit 5% et les démographes estiment que vers 2020 ils ne seront plus que 5 ou 6 millions.

A chaque conflit armé au Moyen-Orient, les chrétiens payent l'addition de la guerre. L'enchaînement des événements depuis le début du vingtième siècle n'en finit pas de modifier profondément, la carte confessionnelle de la région. Le Génocide arméniens marque encore la mémoire collective de l'humanité dans une région déjà sévèrement frappée par le départ massif des chrétiens durant la période des protectorats anglais et français, et à la suite de la création de l'État d'Israël en 1948.

L'on s'interroge alors sur la manière dont les historiens vont procéder à l'écriture de l'histoire du nouveau redéploiement géopolitique au moyen orient.

Le flux d'information reste inédit d'autant plus qu'avec les réseaux sociaux les internautes s'informent souvent à la source et émettent des réactions sans recul.

Avec ou sans intention de faire la propagande terroriste, beaucoup se disputaient l'étalage de la terreur sur les murs des réseaux sociaux mettant de côté la dignité des victimes de torture ou de sévices sexuels contre les enfants et les femmes. Durant les cinq dernières années jamais l'humanité n'a assisté à de telles atrocités glaçantes et moyenâgeuses, filmées avec des moyens et techniques n'ayant rien à envier aux plus grandes réalisations hollywoodiennes.

L'épouvantable choc provoqué, par les images et les vidéos des massacres perpétrés par Daesh, a remis au-devant de l'actualité la question sensible des minorités ethniques et religieuse dans une région proche de l'embrasement total.

Au fur et à mesure que l'hydre takfiriste déplie ses étendards, le spectacle macabre du Moyen Orient cache mal un voyeurisme passif glaçant, nourri par les réseaux sociaux et par la succession de condamnations officielles vagues et inquiétantes de duplicité.

Les signes avant-coureurs de cette descente aux enfers, ne sont-ils pas finalement le résultat d'un désengagement collectif où face aux écrans, nos yeux deviennent les "bouffons de nos sens" comme disait Shakespeare ?

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