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14/11/2015 11h:58 CET | Actualisé 14/11/2016 06h:12 CET

Hier soir, je suis sorti dans les rues de Paris...

TERRORISME - Hier, vendredi 13 novembre 2015 après la déclaration du président François Hollande de l'état d'urgence en France, je suis sorti dans les rues de Paris. A ce moment-là, je venais juste de rentrer à mon atelier pour découvrir avec plus de précision l'horreur de ce qui qui venait de se passer, l'insanité de ceux qui avaient commis ces actes.

Kenzo Tribouillard/Getty Images

TERRORISME - Hier, vendredi 13 novembre 2015 après la déclaration du président François Hollande de l'état d'urgence en France, je suis sorti dans les rues de Paris.

A ce moment-là, je venais juste de rentrer à mon atelier pour découvrir avec plus de précision l'horreur de ce qui qui venait de se passer, l'insanité de ceux qui avaient commis ces actes.

Je suis sorti peu après de la cité des arts, hautement surveillée par les services de l'ordre à cause de son emplacement, pour marcher dans les rues métamorphosées de Paris. Je suis sorti sans volonté précise, comme poussé par une force, ou peut-être pour mieux décrire la situation actuelle, par une violence. Prétextant faire des courses, je me suis convaincu moi-même qu'il me fallait quelque chose pour tenir la nuit. Tenir cette veillée.

Je suis sorti donc au milieu des ambulances, des camions de CRS et des touristes japonais qui admiraient encore à cette heure-ci l'architecture et s'exclamaient sur la haute sécurité de ce pays, aveuglés certainement dans leur pensée comme dans leur corps par les rares avantages de l'ignorance de la langue.

Je suis sorti.

Je suis sorti et dans cette sortie que certains qualifieraient "d'inconsciente" et "d'irresponsable", j'ai crié dans mon for intérieur bouillonnant de peur et éparpillé par la disparition des repères, CELA FAIT 12 ANS QUE JE SUIS EN FRANCE.

Douze ans donc, techniquement pas tout à fait la moitié de mon âge, ou de ma vie, puisque celle-ci aurait pu s'éteindre hier dans ce bar où j'ai passé des soirées avec des gens semblables aux victimes d'hier, des gens comme moi tout simplement.

Quand je suis sorti hier au milieu des gyrophares qui bleutaient mon visage d'hématomes de solidarité, je me suis dit que cela faisait douze ans que j'étais en France et que je n'y pensais jamais. Je ne suis techniquement pas français, techniquement je change de titre de séjour tous les ans, techniquement je serai certainement obligé de quitter le territoire dans un délai proche, mais j'étais là et je voulais sortir ce corps dans la terreur, cette terreur parisienne, la terreur de la nuit du 13 novembre 2015.

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Donc pas tout à fait la moitié de mon âge, mais dans une réalité plus humaine, d'une logique à l'échelle de l'individu, cela représentait la totalité de mon vécu personnel, voulu et choisi. J'irais plus loin pour dire que c'est peut-être plus que cela si je prends en compte la totalité de cet héritage que j'ai su accumuler, de l'Histoire que j'ai tenté d'analyser, de la pensée critique que j'ai essayé de développer, et de la valeur et du respect des droits humains que j'ai su me greffer.

La totalité d'une existence sur le plan symbolique émotionnel et intellectuel, la totalité d'une émancipation et d'une "volonté" de transfuge. La totalité de mes amours bannis ailleurs, de mes amitiés fraternelles, de ma pensée, de mes rêves devenus francophones, du rapport à l'autre et de son respect.

Hier, le 13 novembre 2015, je me suis senti là et je me suis dit que je suis là depuis ma naissance, et ma sortie dans la rue parisienne pour me mettre en danger d'une manière symbolique et enfantine était une pensée sincère pour ce pays, un de mes pays, qui malgré ses inégalités sociales et tout ce dont je n'ai pas envie de parler dans ce texte que je veux court, est un pays beau, un pays qui veut rester "libre" et permettre aux citoyens de l'être et de le rester, qui espère toujours arriver à l'égalité qu'il proclame.

Hier, j'ai senti que j'étais chez moi, pas seulement dans le bonheur et l'insouciance des soirées du quai de Jemmapes, mais aussi dans le malheur et la résistance.

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