LES BLOGS
10/08/2015 07h:13 CET | Actualisé 10/08/2016 06h:12 CET

Pour la Palestine (*)

Comment parler de la Palestine ? Que faire pour elle ? Comment faire ? Face à ces questions récurrentes, il n'est pas inutile de se replonger dans un débat organisé à Alger il y a déjà neuf ans. Si le temps passe, les défis, structurels, ne changent pas.

C'était le 22 juin 2006, à la salle Ibn Zeydoun de Riad el Feth à Alger, Mohamed Hachemaoui, concepteur et animateur des "Débats d'El Watan", avait donné le ton dès le début la rencontre : pour rendre un vrai service à la cause palestinienne, sachons avant tout de quoi nous parlons.

Apprenons à déchirer l'écran idéologique et à dépassionner le débat pour mieux savoir, et donc mieux agir. "Notre volonté commune est de marquer une rupture avec l'antisémitisme, et de prouver par les interventions savantes de nos deux historiens ici présents, que les victimes peuvent aussi écrire une histoire objective."

A la tribune, Elias Sanbar, écrivain, historien, ambassadeur palestinien à l'Unesco, et Farouk Mardam-Bey, écrivain, directeur de la collection Sindbad chez Actes Sud et directeur de la Revue d'études palestiniennes, avaient pour mission de décoder par l'Histoire les enjeux actuels du conflit israélo-palestinien.

Les pesanteurs de la Palestine

Avant tout chose, Elias Sanbar a tenu à mettre les points sur les i de ceux qui avancent régulièrement comme un argument contre la légitimité d'un Etat palestinien le fait que la Palestine n'ait jamais été un Etat. L'écrivain répondra que cette forme d'organisation politique n'est en général "qu'un des moments de l'Histoire d'une nation."

Des nations ont existé avant leurs Etats et existeront après, comme tend à le prouver la liquéfaction des Etats-nations en Europe.

En effet, la Palestine n'était pas un Etat, elle n'était qu'une simple terre de passage entre le royaume de Sumer et l'Egypte pharaonique. Loin de toute convoitise, elle vivait alors dans le grand sentiment de sérénité que procure le fait de n'être pas un lieu prisé en tant que tel.

Mais cette première pesanteur fut ébranlée lorsque l'Occident conçut l'idée de Terre Sainte : dès lors, la Palestine fut une cible. Les habitants devinrent les "gens de la terre sainte" et ce concept entra dès lors dans leur composante identitaire. Mais surtout, et bien avant le sionisme, s'enracine déjà l'idée d'une "rédemption de la terre" par le dépeuplement : les Palestiniens mécréants souillent la terre sainte et doivent vider les lieux. Au XIXème siècle, les missions religieuses anglicanes reprendront des "croisades pacifiques" pour tenter à nouveau de purifier la terre de ses propres peuples.

Deuxième et lourde pesanteur...dont les Juifs n'ont donc pas eu l'exclusivité.

Troisième pesanteur et puissant ferment identitaire : la Palestine est un pays pluriel, dépositaire de tout ce qui est advenu sur sa terre. Pluriel, car ce pays sans capitale - Jérusalem n'est qu'une capitale religieuse - ne révèle sa quintessence que par le biais d'une lecture régionale. Multi centrée, composée de plusieurs corps, la Palestine ne peut être dirigée que par des formes fédératives. Tout le génie de Yasser Arafat procéda de cette intelligence géopolitique : il sut consolider les pouvoirs régionaux qui, en contrepartie, acceptèrent de s'articuler autour de lui et de légitimer son autorité.

Or, ce régionalisme qui, en 1938, fit la force de la Palestine (les partisans ne se battirent pas hors de leur zone), causa malheureusement l'échec des batailles de 1948, les combattants d'une région n'ayant pas secouru les autres.

Le sionisme parvint alors à son objectif : en s'attaquant à l'espace, avec l'intention de vider la terre de son peuple pour le remplacer, il fit disparaître la Palestine en 1948. De ses 1,4 millions d'habitants à cette date, il n'en resta que 152 000 en 1951.

A ceux qui rétorquent encore que ce sont les Palestiniens qui ont vendu leurs terres aux Juifs, Elias Sanbar fait observer que, en vertu du cadastre que les Britanniques ont remis à l'ONU en 1947, seuls 6% des terres avaient alors été acquises par les Juifs. Et d'ajouter que la plupart de ces terres avaient été données aux Juifs par le mandat britannique en qualité de « bien public »...

Quand, après cette entreprise de dépossession, commence celle de l'occupation, Israël use de la "négation totale." En 1967, avec la création du "Comité des noms", Ben Gourion efface tout ce qui porte un nom palestinien : des villes aux ruisseaux, en passant par fermes et collines...

Il fallait à tout prix supprimer l'idée de Palestine pour annihiler tout concept de spoliation. En conséquence, la mémoire et la tradition des lieux deviennent les piliers de l'identité palestinienne déracinée, "chaque Palestinien en exil se vivant comme un bout de territoire qu'il s'agit de remettre à sa place par le retour." Et la grande réussite du mouvement national palestinien est précisément d'avoir permis, en dépit de toutes ces velléités d'effacement, de réinstaller le mot Palestine.

L'OLP était ainsi devenue "le quasi-territoire", la base matérielle dans laquelle se retrouvait un peuple privé de terre. Un peuple condamné au provisoire, au transitoire, toute installation à l'étranger étant vécue intimement comme une trahison au retour.

Oslo : la fin du sionisme

Or, malgré l'amertume des accords d'Oslo conclus en 1993, Elias Sanbar, alors chef de la délégation palestinienne en charge de négocier les droits des réfugiés, reconnaît qu'un pas considérable et symbolique a été franchi cette année-là : "ces accords ont permis que des Palestiniens rentrent, enclenchant ainsi la fin du sionisme."

Arafat, qui avait prié les Palestiniens de ne surtout pas faire la politique de la chaise vide en refusant d'entrer en négociation, eut au moins cette grande victoire en retour.

Depuis, se pose pour les Palestiniens la question du devenir. Qu'est-ce qu'un Palestinien de demain, dont le passé est absence ? Pour l'instant, le présent lui répond par sa représentation politique, celle d'une "cohabitation sous occupation."

A l'heure où la vallée du Jourdain est déclarée "zone militaire" par les Israéliens, où Jérusalem Est est complètement annexée et où le mur a pris 40% du territoire Cisjordanien, Ehud Olmert [Premier ministre de l'époque, ndlr] voudrait que ce qui reste de ce territoire soit perçu comme "la concession faite aux islamistes du Hamas".

Elias Sanbar s'élève alors vigoureusement contre cette idée qui veut que le Premier ministre israélien puisse faire la paix seul et selon son bon vouloir, sous prétexte qu'il n'existe pas d'interlocuteur palestinien valable. Car les deux représentations palestiniennes, issues de votes démocratiques, sont légitimes.

Et malgré les tentatives extérieures de déstabilisation du régime et de fomentation d'une guerre civile par asphyxie financière internationale, la Palestine a su démontrer (accord Hamas - Fatah, le 14 juin 2006) sa capacité à dépasser ses divergences pour tenter de s'unir face à l'adversité.

Alors, à une auditrice, qui relèvera ces guerres intestines comme étant le signe d'une apparente faiblesse du lien de solidarité entre Palestiniens face à l'unité israélienne, Elias Sanbar répondra, indigné, "qu'il n'y a pas un seul peuple parmi les 21 peuples arabes qui puissent donner des leçons de solidarité aux Palestiniens."

En finir avec le bilatéralisme

Car le plus grand malheur de la Palestine, c'est avant tout son impuissance à convaincre un partenaire de briser son sempiternel bilatéralisme avec les Etats-Unis, bilatéralisme sur lequel se fracassent les négociations (le parrain russe à Oslo n'était qu'un leurre).

Alors, pour en finir avec ce tête à tête inique, il est aujourd'hui vital que la Palestine gagne la présence de l'Europe, mais aussi la sagesse des pays arabes dont les dirigeants ont trop souvent brisé les espoirs palestiniens, en ayant cherché à négocier seuls.

De son côté, Farouk Mardam-Bey s'est attaché à présenter le contexte arabe dans lequel a évolué le conflit israélo-palestinien jusqu'à nous jours. Partant de l'histoire de l'empire ottoman, l'historien syrien a débuté son propos avec la Nahda, cette Renaissance arabe portée par un courant réformiste religieux inspiré des Lumières européennes du XVIIIème siècle.

Largement sous-tendu par les Tanzimat, réformes ottomanes engagées pour rattraper le retard de l'empire sur les avancées occidentales, le volet religieux de la Nahda ambitionnait de démontrer que la Shari'a était compatible avec le modernisme, pourvu que l'on s'attachât davantage à la finalité de la loi islamique plutôt qu'à sa lettre, à son formalisme.

Grands militants réformistes, les chrétiens libanais promurent cette renaissance intellectuelle arabe sensée dépasser les clivages religieux. En revendiquant la langue comme premier signe de l'arabité, ils démontrèrent que l'on pouvait être arabe sans être musulman.

Ils participèrent donc de l'entreprise de "désacralisation" de la langue arabe, même si, de l'avis de Farouk Mardam-Bey, le terme n'est pas adéquat : la poésie antéislamique suffit à prouver que l'essence de cette langue n'est pas hiératique.

Al-Bustani le démontra également dans les années 1870, en concevant la première encyclopédie arabophone, équivalente en tous points à ses consoeurs occidentales. Ce travail colossal de lexicographie accoucha d'"un instrument linguistique rénové, d'une langue médiane" qui fut le véritable étendard de la Nahda. Mais l'aspiration unitaire panarabe perdit son élan lorsque la grande nation en devenir voulut son territoire : la colonisation, à travers les mandats britannique et français, imposa des frontières identitaires et confessionnelles là où le panarabisme devait les dépasser pour construire sa communauté politique.

C'est dans ces espaces compartimentés que les Etats-nations arabes sont nés, à l'exception de la Palestine qui sera une nation sans Etat. Ici réapparaissent les pesanteurs qu'évoquait Elias Sanbar, pesanteurs qui font toute la spécificité du très puissant nationalisme palestinien qui tire sa force de sa pluralité identitaire : le Palestinien est avant tout arabe, mais aussi chrétien, musulman ou juif. Et c'était sans compter la création d'un foyer national juif...

Partant de l'échec du panarabisme, Farouk Mardam-Bey fera une digression très féconde au sujet de l'Irak : la politique américaine, loin d'être portée par l'idée de démocratisation du Proche Orient, est avant tout engagée dans un puissant processus de balkanisation régionale.

"Les Etats-Unis ont chargé le gouvernement irakien de représenter les minorités ethnico religieuses régionales, et non de concevoir un projet politique fondé sur la notion de citoyenneté." Ainsi, Israël ne sera plus le seul Etat confessionnel de la région, la division religieuse assurant le règne politique américain, ainsi que le renforcement géostratégique des Etats-Unis aux frontières chinoise et indienne...

(*)Texte écrit le 23 juin 2006

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.