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01/12/2015 16h:13 CET | Actualisé 01/12/2016 06h:12 CET

Liberté, Egalité, Fraternité... et Qualité (Partie I)

Lorsque j'appris l'identité des auteurs de l'attentat contre Charlie et que je découvris leurs âges, ma première réaction a été de me dire "30 ans, presque mon âge, on aurait pu être dans la même école".

Wikimedia Commons

"J'ai grandi dans la mer et la pauvreté m'a été fastueuse, puis j'ai perdu la mer, tous les luxes alors m'ont paru gris, la misère intolérable. Depuis, j'attends. J'attends les navires du retour", Albert Camus.

Lorsque j'appris l'identité des auteurs de l'attentat contre Charlie et que je découvris leurs âges, ma première réaction a été de me dire "30 ans, presque mon âge, on aurait pu être dans la même école".

Alors je me suis intéressée à leurs parcours, à leur enfance misérable, à leur mère qui n'y arrivait pas, et lorsque je fini d'assembler toutes ces images, je suis revenue 20 ans en arrière, en 1994 pour être plus précise, l'année ou je quittai Les îles pour me réfugier en métropole.

Le souvenir de ma première journée d'école en France ne me quittera jamais. Je n'oublierais jamais la peur que j'ai eu le jour où je mis pour la première fois les pieds dans ce collège classé Zep. Je suis rentrée chez moi en pleurant, il y avait une telle violence dans ce collège de cette petite ville (pauvre) du nord que cela m'était insupportable.

J'en ai pleuré pendant des mois, des années même. J'ai supplié mes parents de nous ramener en Algérie. C'est en France que j'ai découvert qu'on pouvait avoir peur dans une école. C'est censé être un lieu sacré une école, un lieu bénit des dieux. En Algérie j'avais peur lorsque je quittais son enceinte, mais jamais, au grand jamais je n'ai eu peur lorsque j'étais à l'intérieur de l'une d'elles. Toutes les écoles que je connaissais étaient des maisons de Dieu. Ici, j'avais l'impression d'avoir atterri dans une zone de guerre.

Je ne le savais pas encore à cette époque-là, mais j'étais en train de vivre mon premier choc culturel. Un choc violent que personne ne pouvait comprendre, pourtant Dieu seul sait que je ne découvrais pas la France. J'y allais à chaque été, à Paris ou en province dans des zones paisibles arborées et pavillonnaires. Je connaissais Barbès et les visages de ceux qui la fréquentent, certes, mais je ne savais pas comment vivaient ces gens-là une fois rentrés chez eux.

La veille de la rentrée ma mère me fit cette annonce: "c'est un établissement un peu spécial mais ne t'inquiète pas tout va bien se passer, tu vas faire allemand en LV1 et tu vas étudier le latin, comme ça tu seras en 5e A", puis elle poursuit ses consignes : "au-delà des élèves qui sont en classe A et en B, ne te mélanges pas aux autres classes et tout se passera bien".

J'étais un peu déçue de ne pas faire anglais, mais emballée par l'idée quand même de découvrir l'Allemand. J'avais de toute manière prévu d'apprendre la langue d'Albert (Einstein). Pas grave, j'attendrai un peu pour apprendre celle de Thomas Edison.

Ma mère n'avait pas prévu de me faire apprendre le latin et l'allemand, mais lorsqu'elle partit pour m'inscrire, elle s'égara dans les couloirs et croisa par hasard Monsieur B, le professeur de mathématiques qui lui fut de bons conseils. M.B portait un nom qui aurait pu être celui de l'une de ces familles habitant la vieille Casbah de Mostaganem. J'ai demandé à ma mère s'il était arabe, elle m'a répondu que non mais que c'était un cousin. "Comme Roger (Hanin) ?", je lui répondis. Elle sourira et me dira que oui.

Lorsqu'elle finit de lui raconter son histoire, M.B lui donna cette petite astuce: "Dites à monsieur le directeur que vous souhaitez que votre fille apprenne le latin et l'allemand, comme ça elle sera entre de bonnes mains. Faites-moi confiance, j'ai ma fille qui est aussi dans cette classe".

Je ne le savais pas encore mais j'étais en train d'assister à la dernière génération de professeurs vaillants qui osaient encore faire confiance à l'éducation nationale en lui confiant leurs enfants. Quand j'y repense le pari était risqué et courageux. On en trouve plus beaucoup des gens comme ça de nos jours.

Si j'avais peur dans cette école, c'était qu'il y avait des bagarres tout le temps et partout. Des bagarres ou les surveillants n'intervenaient pas parce que ce n'était pas vraiment des bagarres disaient-ils, c'est juste les jeunes, ils s'amusent comme ça en se tapant.

Ces jeunes, je me rappelle encore de leurs visages et du regard noir qu'ils me lançaient quand je croisais leur chemin. Plusieurs fois, l'un deux a essayé de me provoquer parce que j'étais dans une classe A, parce que je ne m'habillais pas comme eux, parce que je ne parlais pas comme eux, en argot, et que mon français était meilleur. Ce qui est un comble parce que moi je venais de l'école publique algérienne, et dans les faits j'avais fait beaucoup moins de français qu'eux. Mon niveau de français était beaucoup moins bon que celui de mes amis du Lycée Pasteur d'Oran.

Et si ces garçons se sont arrêtés aux agressions verbales sans jamais passer à l'action, c'est surtout grâce à leurs grandes sœurs qui étaient encore au collège et qui veillaient à les canaliser quand ils allaient trop loin. Caïd au collège, mais petit frère à la maison. C'était l'époque où les petits frères avaient un respect immense pour leurs grandes sœurs. Quand vous avez des parents pas instruits, dépassés ou défaillants, ce sont elles qui ont pris le relais, qui sont allées aux réunions parents-profs, aux conseils de discipline. Ce sont elles qui leur ont fait à manger, habillé puis accompagné à l'école lorsqu'ils étaient tous petits. Ces garçons-là à l'époque avaient une tendresse infinie pour leurs grandes sœurs. Et je peux vous dire que cet amour était réciproque.

Les parents de ces petits caïds, je ne les ai jamais vus aux abords de l'école. Je les croisais dans la cité Zup où on nous avait accordé un logement d'urgence. Ma mère elle les connaissait parce qu'elle les croisait aux restaurants du cœur. L'endroit où elle allait pour ramener de quoi nourrir ses enfants. Elle les croisait aussi au bureau d'aide sociale, l'endroit où on va quand on a besoin d'aide ou quand on n'a pas où se loger, et puis au Secours catholique aussi, l'endroit où on va quand on n'a pas de quoi habiller ses enfants.

Un jour elle vint me voir dans ma chambre. Elle s'excusa de me demander ça : "demain, je dois aller aux restaurants du cœur, et j'aurais besoin que tu viennes avec moi pour m'aider. C'est impossible de tout porter toute seule avec tous ces packs de lait qui viennent alourdir les sacs". Mon père n'étant pas là (il n'a fait que nous déposer en France, il est retourné combattre le feu en Algérie) et n'ayant personne pour l'aider, je n'avais pas d'autre choix que de lui répondre par l'affirmative.

C'était un mercredi de janvier, nous étions en plein hiver, et c'était l'hiver le plus froid depuis 1954. Nous attendions dehors dans le froid, Il y avait une file d'attente monstre à l'extérieur avant de pouvoir accéder à l'intérieur. Il y avait des familles défavorisées mais aussi pas mal de réfugiés venant d'Algérie et des Balkans.

Il faisait un froid terrible, un froid glaçant qui pénètre votre corps jusqu'à vous donner la sensation que votre sang est entrain de geler et que votre corps est brûlé par le froid. Je me souviendrai toujours de ce moment, j'avais honte ... pour ma maman. Elle avait l'air si digne, moi j'avais la tête baissée. Cette fois ci, La Ostaza ne me reprochera pas de ne pas me comporter comme il faut.

J'ai pleuré. J'ai tout fait pour me retenir, mais je n'ai pas su empêcher les larmes de couler. Deuxième choc culturel, la misère glaçante dans ce désert de neige blanche, ces tours d'immeubles tristes à en mourir, tous ces gens qui portent la misère sur leur visages, mes mains étaient gelées et le froid me piquait le corps, je portais pourtant des gants mais rien n'y faisait le froid était plus fort que tout.

Elle a vu mes yeux devenir rouge. "Pourquoi tu pleures", me dit-elle. Je lui ai répondu avec un mensonge "j'ai froid maman, j'ai tellement froid aux mains, ces gants ne servent à rien, je ne comprends pas ils sont pourtant si épais".

-"C'est parce que c'est de la laine synthétique, ce n'est pas de la laine pure", me répond-elle

-Il fait tellement froid que même les gants en laine n'y feront rien. Comment font les gens qui habitent dans le froid, ne me dis pas qu'ils se contentent de simples gants en laine".

- "Non, me répondit elle, ils portent des gants en cuir".

Je n'ai pas réagi, je n'ai pas répondu, quand j'ai entendu le mot cuir. J'ai tout de suite compris que c'était mort et qu'elle n'aurait pas les moyens de m'en prendre une paire parce que c'est cher le cuir. Je sais que c'est cher parce que tous les hommes algériens rêvent d'avoir un blouson en cuir mais ça reste inaccessible pour la plus part d'entre eux. Depuis ce jour je me suis jurée que ça ira mieux le jour où je pourrais affronter l'hiver avec des pulls en laine pure et une solide paire de gants en cuir. Et jusqu'à aujourd'hui, il ne se passe pas un hiver où je n'ai pas au fond de mon sac ma paire de gants en cuir. Je ne supporte plus de voir et de sentir mes mains attaquées par le froid. A chaque fois que le froid me pique je revois ces images de moi et ma mère faisant la queue devant les restaurants du cœur.

La file avance lentement, je commence à m'impatienter. Ma mère me réconforte en me demandant d'être forte et patiente. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer, me dit-elle. Et elle me répéta encore une fois que tout ça est temporaire, qu'on aura bientôt notre maison et qu'on aura plus à vivre comme ça dès qu'elle aura obtenu des papiers qui l'autoriseront à travailler.

Ce fut la seule fois où ma mère me demanda de l'accompagner aux restaurants du cœur.

J'ai regardé encore la file d'attente, et là dans ma tête je suis retournée à cette belle matinée d'été, la plus belle de mon enfance je crois. J'étais assise sur les marches menant au jardin, un jardin qui n'avait jamais paru aussi beau. Les arbres s'étaient parés de leurs plus beaux fruits, et la plantation de vigne montée en hauteur s'était transformée en un patio naturel, donnant à la maison un petit air d'hacienda.

Je regardais mon père arroser les plantes du jardin. Je ne l'avais jamais vu aussi serein. Il se dégageait de ce jardin une atmosphère de quiétude que je n'avais pas ressentie depuis longtemps et qui sentait bon la douceur des années 80. Dehors, c'était les 90s et mon Algérie était en train de bouillonner.

Deux ans sont passés et je reste inconsolable, les pleurs n'ont toujours pas cessé. Alors pour sécher définitivement mes larmes, mon père décide de nous ramener en Algérie.

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