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23/10/2015 10h:53 CET | Actualisé 23/10/2016 06h:12 CET

Les enfants abandonnés de la Tunisie

Au lendemain du 14 janvier 2011, et suite à mon séjour au ministère de l'Intérieur, j'ai été sollicité par plusieurs médias pour parler de ce qu'ils appelaient mon "héroïsme", ma "lutte" et tous ces mots difficiles. J'ai refusé une très grande partie de ces demandes, voire la quasi-totalité. Et je répondais toujours: "Je n'ai rien fait d'autre que mon devoir citoyen."

De la  fausse modestie? Un air de snobisme chez ce petit? C'était intriguant pour certains, incompréhensible pour d'autres et assimilable que par une infime minorité. Les années et les multiples expériences qui ont suivi ont transformé l'enfant naïf que j'étais, laissant place à quelqu'un de romantique certes, mais cartésien quand il le fallait. Et cela m'a permis de comprendre toutes ces intrigues mais surtout les incohérences, l'archaïsme de mon pays sous couvert de fausse modernité.

C'était l'hiver dernier lors d'une soirée, deux amis étrangers parlaient de leur pays et l'un d'eux, lors de la discussion, nous lance: "Moi, je prendrais les armes pour mon pays." Une phrase qui m'aurait seulement touché il y a quelques années, mais qui, ce soir-là, a jeté le trouble en moi, me renvoyant dans une spirale de questionnements. La plus importante de ces questions était: "Skander, prendrais-tu les armes pour la Tunisie? Ferais-tu des sacrifices, encore?"

Et là a commencé le tiraillement entre un "oui" absolu, dogmatique, indiscutable du romantique que j'étais, et un esprit plus rationnel et cartésien. Il paraissait évident qu'un "non" s'imposait au cartésien. Ce lobe-là de mon cerveau pense que, quelle que soit la chose qu'on entreprend dans la vie, sentimentalement, physiquement ou matériellement, il doit toujours y avoir un "retour des choses", un renvoi d'ascenseur qui finit par du donnant-donnant. Et c'est là que l'on se met à réaliser que la Tunisie n'a rien offert et n'a rien à offrir à ses enfants, compte tenu des enjeux de ce siècle.

Oui, si on s'épargne les chameaux, le Sahara, les plages, l'harissa, les bricks au thon, le Boga cidre, la bsissa et tous ces trucs que les Tunisiens exportent et qu'ils sont les seuls à aimer de toute façon... Pour moi, cela fait partie de la nature du truc, comme une mère qui te porte pendant 9 mois et qui t'allaite. Il n'y a rien de spécial, c'est un "devoir primaire." Mais au-delà de ça et concrètement, qu'est-ce que la Tunisie a offert à ses enfants? Ne parlons même pas d'éducation, d'ordinateurs et de nouvelles lois modernes et qui ne datent pas du Bey, ce serait un grand luxe.

La Tunisie d'aujourd'hui n'en est pas à même d'offrir l'accès à l'eau (même pas chaude) et à l'électricité à une bonne partie de ses enfants. La Tunisie n'a pas de quoi faire manger une grande partie de ses enfants ni de les habiller. La Tunisie d'aujourd'hui fait des enfants qui s'immolent par le feu, et c'est devenu tellement répandu que maintenant et contrairement au 17 décembre, une immolation d'un jeune ne fait plus parler d'elle. 

Dans la Tunisie d'aujourd'hui, quand ses enfants ne s'immolent pas par le feu ou ne se noient pas en essayant de la fuir, elle les brûle autrement... à petit feu (hommage à Klay BBJ et tous les autres qui sont partis trop tôt et souvent pour rien). La Tunisie est une salope qui, après avoir été la maîtresse soumise de plusieurs salopards pendant 50 ans, s'est ensuite jetée dans les bras d'un vieillard quand elle s'est sentie incapable de dessiner un avenir pour ses enfants. Elle se nourrit du passé, car elle est incapable d'écrire une nouvelle histoire pour faire espérer ses enfants.

Le jeu? "Vas-y mon Papi chéri, on va rien changer, ni chez toi, ni chez moi, de toute façon c'est trop tard! Par contre, on va faire de notre mieux pour paraître beaux aux yeux des autres, on va mettre nos plus beaux habits et leur dire que, tous les deux, nous sommes épanouis maintenant, que tous les deux avons trouvé le grand amour et que tout va s'arranger... Inch'Allah."

Le constat aujourd'hui est beaucoup plus grave et beaucoup plus triste et mon tiraillement a duré des mois durant. Oui, finalement je prendrais les armes pour ce bled, en cas de guerre ou de malheur, parce que, malgré tout ce qui se passe, il y a toujours une petite lueur d'espoir qui scintille au fond de moi. Cette lueur, aussi petite soit-elle, est toujours là. Je ferme les yeux, je bataille et je me dis que cette mère-patrie, au-delà de ces 59 ans d'indépendance, est perfectible.

 

Mais tout le monde n'est pas dans mon cas, et il faut avouer que la vie a été assez clémente avec moi contrairement à beaucoup dans mon quartier et dans tous les autres quartiers, villages et patelins qui, eux, ont été achevés par la vie que la Tunisie leur a donné. Ils respirent, ils survivent mais ils sont finis, cette petite flamme au fond d'eux est éteinte depuis un bon moment et peut-être à tout jamais. Ils ont assez donné et attendent - désespérément - leur tour pour recevoir.

La Tunisie devrait et DOIT aujourd'hui penser à retenir ses enfants, leur donner le minimum vital dans un premier temps: un accès à l'eau, l'électricité, le gaz. L'accès à une vraie éducation et pas de l'alphabétisation aussi basique.

Leur donner également un accès à internet et pour couronner le tout un arsenal judiciaire moderne qui permettrait aux jeunes et moins jeunes de jouir pleinement de leurs libertés élémentaires et grâce auxquelles ils pourront produire et prospérer tel que mentionné dans les différentes conventions et déclarations sur lesquelles la Tunisie s'est engagée.

La Tunisie doit faire rêver ses enfants, leur dire qu'avec elle, ils pourront aller loin, décrocher la lune et qu'elle les aidera, ou du moins qu'elle fera tout pour ça. Et pour finir, au vu du nombre de coaches de développement personnel qui ne cesse de croitre, la Tunisie devrait en consulter un. Elle apprendrait que l'on s'en fout des autres et de ce qu'ils peuvent penser de nous. Ils vont nous critiquer et toujours trouver quelque chose à dire ou à redire de toutes les manières.

Mais n'est-il pas préférable de faire un travail de fond en corrigeant et en apportant de réelles solutions aux vrais problèmes plutôt que de ne pas vouloir les admettre pour simplement renvoyer une - fausse - image aux "autres"... qui savent à peine que nous existons?

Sinon sur le moyen et long terme, cette Tunisie va malheureusement se retrouver seule, ses enfants auront toujours la tentation de vouloir la quitter, soit pour rejoindre l'Orient éternel, soit pour rejoindre d'autres cieux dans l'espoir d'être reconnus à leur juste valeur et pouvoir de nouveau... rêver.

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