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15/07/2013 09h:59 CET | Actualisé 14/09/2013 06h:12 CET

Une fervente diatribe

Mille et une questions s'entrechoquent dans ma tête depuis la fameuse harangue prononcée par Sahbi Atig devant un public composé d'irréductibles adeptes ayant bravé, en pleine canicule, les rayons brûlants de ce soleil de plomb.

Jusqu'au mois de décembre 2010, les Tunisiens (y compris moi) observaient un silence assourdissant face aux agissements mafieux et antidémocratiques de Ben Ali, et subissaient ses lois dictatoriales sans broncher - du moins, la plupart d'entre nous.

La crainte de son appareil coercitif et opprimant nous empêchait de réagir et de dénoncer ses attitudes dénotant une dictature avérée. La parole était muselée, nous étions bâillonnés et nous nous contentions de le critiquer en coulisse, entre quatre murs et parfois même à voix basse, en lançant furtivement des regards inquiets et en faisant attention aux intrus trop curieux, puisque, dit-on, les murs ont des oreilles. Heureusement qu'au mois de janvier 2011 les digues se sont rompues et la parole s'est libérée. Dorénavant, il nous était possible d'exprimer nos opinions, de dénoncer les abus, les iniquités et l'inéquité! Nous nous en sommes donnés à cœur joie, appréciant cet exercice nouveau de la liberté et nous nous sommes bien acquittés de notre devoir citoyen. Nous avons écrit des textes, publié des critiques, croqué les portraits élogieux des hommes politiques qui le méritaient, ou des caricatures de ceux qui n'ont pas eu l'heur de nous plaire.

Oui, vraiment la liberté de pensée et de parole est un acquis franchement appréciable. Nulle démocratie, en effet, ne peut naître, croître et s'épanouir sans cette liberté d'exprimer ses pensées, sans cette liberté de critiquer le pouvoir en place, sans cette liberté de demander des comptes au président, au chef du gouvernement, aux ministres, et à tous ceux qui occupent un poste de responsabilité.

Du reste, depuis deux ans et demi, enivrés par ce droit si chèrement acquis, nous nous délectons, après avoir été censurés et réprimés pendant si longtemps, de pouvoir exprimer tout haut nos critiques, nos remises en question, nos objections, nos réquisitoires contre tout acte discrétionnaire ou arbitraire.

Cependant, la liberté de parole implique-t-elle que tout est permis, que tous les écarts de langage sont tolérés? Pouvons-nous tout dire, sous prétexte d'exercer notre liberté de parole? Sommes-nous tenus de respecter des limites au-delà desquelles nous ne pouvons pas nous aventurer?

Mille et une questions s'entrechoquent dans ma tête depuis la fameuse harangue prononcée par Sahbi Atig devant un public composé d'irréductibles adeptes ayant bravé, en pleine canicule, les rayons brûlants de ce soleil de plomb, en ce samedi du mois de juillet, pour venir soutenir le président égyptien déchu. La légitimité dont se targue l'élu du parti Ennahdha l'autorise-t-elle à proférer des menaces à l'encontre de tout le peuple tunisien, ou, devrais-je dire, à l'encontre de tous ceux qui s'opposent à leur projet liberticide?

Le peuple tunisien, qui s'est déplacé en masse, en ce mois d'octobre 2011, pour élire une Assemblée constituante habilitée à rédiger la nouvelle Constitution post-révolutionnaire, mérite-t-il d'être pris à partie aussi violemment, aussi crûment? Être élu pour une durée limitée uniquement pour rédiger une Constitution autorise-t-il le parti majoritaire à investir l'administration tunisienne, à s'octroyer tous les postes ministériels, à omettre d'indiquer la date des prochaines élections, à imposer ses idées et ses credo à tous les Tunisiens, sans aucune distinction, à nous obliger à subir ses diktats, sans discernement? Être majoritaire au sein de l'Assemblée constituante signifie-t-il qu'ils représentent tous les Tunisiens?

Il serait bon, à cet effet, de rappeler aux élus du parti Ennahdha que leur majorité électorale est toute relative: la population tunisienne compte à peu près 12 millions d'âmes; les électeurs potentiels sont au nombre de 8 millions, ceux qui se sont déplacés pour accomplir leur devoir citoyen sont à peu près au nombre de 4,5 millions et ceux qui les ont élus comptent un million cinq cent mille concitoyens! Peuvent-ils, le cas échéant, prétendre représenter tous les Tunisiens?