LES BLOGS
17/12/2015 13h:16 CET | Actualisé 17/12/2016 06h:12 CET

Qu'avons-nous fait de notre révolution ?

RETROSPECTIVE- Du reste, aujourd'hui, presque cinq ans après ce fameux 14 janvier, date considérée comme mémorable, et jour férié, depuis, pouvons-nous prétendre que la Tunisie est devenue le paradis qu'on nous avait promis ? Les Tunisiens sont-ils plus heureux ? Force est pour nous d'admettre qu'il n'en est rien !

Le 14 janvier 2011, les Tunisiens ravis avaient appris la fuite de Ben Ali, ils se réjouirent, fêtèrent en grandes pompes les débuts d'une nouvelle ère débarrassée du dictateur qui avait, vingt trois ans durant, imposé sa loi et celle de sa famille, pillé les caisses de l'État, s'était enrichi à coups de milliards de dollars !

L'avocat Nasser Laouini, malgré le couvre-feu, la présence des militaires lourdement armés, parqués devant les centres névralgiques de la capitale, s'était égosillé dans l'avenue Habib Bourguiba, face à la bâtisse grise du Ministère de l'intérieur, sa litanie devenue célèbre depuis : يا توانسة بن علي هرب ! ("Eh les tunisiens, Ben Ali s'est enfui !")

Les jours suivants, malgré les nouvelles pas toujours réjouissantes, nous avions noté un élan de solidarité entre les citoyens qui se félicitaient du départ du Général- Président, distribuaient des denrées alimentaires par camion, du pain aux premiers venus et espéraient des jours meilleurs pour leur mère Patrie !

Cependant, cette euphorie n'avait pas fait long feu ! Rapidement, nous avions été rattrapés par les mauvaises nouvelles qui ne cessaient de se succéder : des prisons furent prises d'assaut, des prisonniers, parfois dangereux s'évadèrent et s'évaporèrent dans la nature. Puis, la fameuse loi d'amnistie fut signée et de nombreux prisonniers furent libérés, y compris ceux impliqués dans des actes terroristes !

Du reste, aujourd'hui, presque cinq ans après ce fameux 14 janvier, date considérée comme mémorable, et jour férié, depuis, pouvons-nous prétendre que la Tunisie est devenue le paradis qu'on nous avait promis ? Les Tunisiens sont-ils plus heureux ?

Force est pour nous d'admettre qu'il n'en est rien !

Il est vrai que nous sommes plus libres de critiquer les gouvernants, que nous pouvons nous permettre de dénoncer des abus, des injustices, des excès. Nouveauté qui est, somme toute, appréciable, surtout quand on sait que durant la présidence de Ben Ali personne n'osait émettre la moindre critique ! On avait peur et on évitait de parler entre amis ou avec les membres de sa famille, parce que paraît-il les murs avaient des oreilles !

Néanmoins, il n'en est pas moins vrai que les motifs d'insatisfaction sont nombreux, je dirai même pléthoriques ! Et ce pour de nombreuses raisons que je vais détailler ci-dessous :

Depuis cette fameuse date la Tunisie est devenue une poubelle à ciel ouvert : de nombreux quartiers sont même infestés par les rats, parce que les détritus sont éparpillés un peu partout !

Est-ce la faute de l'État ? Ou celle du citoyen ? Il faut avouer que les responsabilités sont partagées!

Les citoyens, en effet, jettent leurs ordures partout, sans se soucier des problèmes sanitaires qui peuvent en découler. Mais l'État fournit-il les bennes en nombre pour recueillir les déchets de chacun ? Malheureusement, pas toujours, si bien que le citoyen est parfois contraints de jeter un peu partout ses sacs remplis à ras-bord et nauséabonds!

Par ailleurs, les automobilistes sont devenus incontrôlables ! Combien de conducteurs, se souciant peu des règles élémentaires du vivre ensemble, se garent en épi, partout, bravent les lois, brûlent les feus rouges, franchissent allègrement les sens interdits et gare à celui ou celle qui proteste ! Ils sont copieusement insultés, quand ils ne sont pas agressés !

En outre, selon un constat relevé par certains psychiatres, le nombre de dépressifs en Tunisie a augmenté. La succession incessante de mauvaises nouvelles, les attentats sanglants, les assassinats ont eu raison de la résistance du Tunisien qui est en proie à une certaine angoisse et une anxiété lancinante qui font qu'il est devenu vulnérable.

De fait, les charlatans, les exorcistes (sic.) et les médicastres ont à présent pignon sur rue pour exercer "leur science" profitant ainsi de la naïveté et de la crédulité de ceux qui leur accordent leur confiance !

Ils ont même investi les plateaux télé pour exposer leur savoir-faire et vanter les mérites de la guérison de certains maux grâce à la psalmodie de versets spécifiques du Coran !

Le pire c'est que d'aucuns croient dur comme fer au pouvoir de ces escrocs, se conforment à leurs indications et dépensent des sommes exorbitantes pour se débarrasser du mal qui les habite ! Nous avons même vu à la télévision une sorte "de clinique" où des "malades" qui n'opposent aucune résistance reçoivent "des traitements " prescrits par ces lascars !

N'oublions pas de rappeler que les femmes ont acquis la liberté de porter le voile, après avoir été persécutée par les sbires de Ben Ali qui s'acharnaient sur toutes celles qui osaient se couvrir la tête !

Fières de "se conformer aux préceptes de Dieu", celles-ci ont oublié qu'en réalité cette exigence émane plutôt de la volonté de certains exégètes, et que par-delà, elles ont perdu cette liberté à laquelle elles aspirent puisqu'elles ont préféré se conformer au moule imposé par une lecture littérale du Texte sacré et se sont soumises aux diktats de ces interprétations.

Rappelons, par ailleurs, que de nombreuses industries issues des accords signés par le premier ministre de l'époque en 1972 ont fermé leurs portes condamnant ainsi au chômage plusieurs ouvriers et privant leurs familles du seul salaire qui leur permettait de vivre -que dis-je, de survivre- plus ou moins décemment !

L'un des apports de cette "révolution", en effet, est le droit de grève qui est même inscrit dans la constitution nouvellement adoptée !

Jusqu'en 2011, les salariés n'avaient pas le droit de montrer leur mécontentement ou leur désaccord sans risquer de subir des mesures de rétorsion ! Je me souviens, par exemple, de la grève observée par les enseignants universitaires, il y a quelques années, et qui se retrouvèrent privés de leur salaire, durant l'été !

Pour couronner le tout, on a relevé ces derniers jours que les libertés individuelles sont bafouées, foulées aux pieds, piétinées.

Comme par exemple, ces policiers trop "consciencieux", qui ont arrêté une lycéenne tenant son camarade par la main, devant son lycée, parce que, outrés par son attitude "obscène" dans la rue !

"Quelle inconvenance ! Comment une jeune fille de bonne famille peut-elle se permettre une telle indécence ? Si tu avais été la mienne, je t'aurais tuée depuis belle lurette, lui aurait crié, un policier, dans le commissariat où ils ont été tous les deux traînés.

Il est vrai que cette élève a commis un crime impardonnable de lèse bigot et autres tartuffes nourris de haine et de ressentiment envers la gent féminine ! Et le pire c'est que l'attitude de ce policier n'est pas isolée, ni unique !

Les atteintes à la liberté individuelle ne se limitent pas aux agressions contre des jeunes citoyennes, elles s'étendent à d'autres aspects autrement plus intimes, procédant de la vie privée des citoyens et émanant de juges, qui devraient, normalement faire preuve de partialité et d'objectivité et de médecins qui ont juré de porter assistance à toute personne en danger et surtout de faire preuve de discrétion, quant à la vie privée des patients.

Six jeunes kairouanais, après avoir subi d'avilissants tests anaux, ont, en effet, été condamnés à trois ans de prison ferme et cinq ans de bannissement de leur ville, une fois qu'ils auront purgé leur peine, pour pratiques homosexuelles !

Or, les orientations sexuelles ne procèdent-elles de la vie privée ? Et quand bien même ils seraient homosexuels, l'État peut-il interférer dans ce qu'il y a de plus intimes dans la vie des citoyens ?

Du reste, selon certains juristes "le bannissement", loi beylicale, que personnellement je considère comme scélérate, est anticonstitutionnelle, puisque la Constitution de 2014 garantit aux citoyens le droit de résider où bon leur semble!

En définitive, le tableau que je dresse de la société tunisienne est peu reluisant !

Le paysage socio-politique est en train de se modifier. Il est dominé par les valeurs islamistes (je dis bien islamistes, parce que le peuple tunisien, en majorité est musulman et les valeurs islamiques, il en est imprégné, depuis la nuit des temps) qui rejette les us et coutumes hérités de nos parents et grands-parents, et la tolérance dont, jusqu'à aujourd'hui, il a fait preuve.

En outre, ses valeurs ancestrales sont en train de céder le pas à d'autres, importées de contrées connues pour leur rigorisme, l'application littérale de la shariâ que les islamistes ont voulu inscrire dans la Constitution.

Cependant, avaient-ils réellement besoin de l'inscrire quand ils peuvent invoquer l'article 1 qui garantit l'application de la loi islamique?

D'ailleurs, ils sont en train de grignoter du terrain lentement mais surement, et avec notre approbation, qui plus est!

Nous sommes en train de nous transformer en un peuple de béni-oui-oui, lentement mais sûrement!

Nous acceptons leurs diktats et nous les laissons s'implanter parmi nous et semer les graines de la discorde sans réagir!

Bientôt cet espace de liberté et ce vent de démocratie qui souffle sur notre beau pays s'étouffera et nous serons de nouveau asservis et réduits en esclavage parce que nous les laissons faire sans réagir!

Quand prendrons-nous conscience que le ver est dans le fruit et que notre mode de vie est en danger?

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.