LES BLOGS
06/03/2018 07h:31 CET | Actualisé 06/03/2018 07h:31 CET

Contre l'hégémonie culturelle de la médiocrité

La culture, à la fin, qu'est-ce que c'est?

Tout le monde en parle, tout le monde en fait, tout le monde cherche à lui assigner une place, un lieu, une cité, mais sait-on au moins de quoi est-ce que l'on parle? En ces temps où les frontières et les murs sont remis à la mode dans le but de protéger les identités culturelles des uns et des autres, il est peut-être intéressant de questionner ce concept et ce qu'il recouvre. Si tant est qu'il recouvre bien une chose de solide et réellement unitaire et qu'il n'est pas, plutôt, une synthèse de choses multiples aux origines diverses.

Mais comment s'y prendre pour définir la Culture?

La définition la plus évidente est une définition à rebours, par son contraire. La culture se serait l'opposé de la nature, l'envers du biologique, de l'instinctif, du naturel. La culture ce serait tout ce qui n'est pas transmis génétiquement à la naissance, mais qui est appris dès l'enfance.

Mais il faut se méfier des évidences, parce que lorsque l'on dit que la culture c'est ce qui se transmet par le social plutôt que par la génétique, on sous-entends que la culture, pour l'homme, va de soi. Parce que, finalement, la société, c'est un peu l'état naturel de l'homme.

Et puisque la culture se transmet, dans le social, par les productions symboliques (religion, arts, science, etc...) d'un groupe, d'une société, d'une nation, elle devient rapidement ce qui caractérise tel groupe humain, telle société, telle nation : la fameuse identité culturelle. Cette identité culturelle que tous les politiciens du monde cherchent à défendre contre... et bien on ne sait pas trop contre quoi dans le fond, vu qu'on ne pose jamais vraiment la question de ce qui se trouve vraiment derrière ce concept.

En tout cas, cette approche (admise inconsciemment par le plus grand nombre) nous force à accepter une définition de la culture comme étant une chose naturelle à l'homme. Car, on le répète, la nature spécifique de l'homme est de se développer dans et par le symbolique. Le langage, qui est le premier lieu de l'homme n'est que ça: la construction symbolique qui offre à toutes les autres la possibilité d'exister.

Le problème, c'est qu'à définir la Culture de cette manière statique, caractérisante, définitoire (oserait-on dire définitive?), on occulte le fait fondamental, majeur, que la culture est en fait un enjeu de lutte, une guerre symbolique permanente pour le sens. Et on occulte surtout le fait que cette guerre n'est jamais achevée.

Cette guerre est une guerre totale visant à déterminer ce qu'est le sens de chaque communauté humaine constituée. Et cette guerre a lieu dans toutes les communautés humaines. Elle se décompose en une multitude de batailles qui se jouent toutes, en même temps, dans les différents espaces que constituent les différents champs où se définissent les valeurs culturelles de telle société, tel pays, telle communauté. Que ce soit la définition des sciences, des arts, de la religion, du contrat social, des ajouts à la langue, tout cela est en constante redéfinition dans des combats symboliques incessants.

Sur chacun de ces théâtres des opérations (religion, arts, science, politiques, économique, finance, etc...), les acteurs sont tout à la fois les institutions (ceux et celles qui possèdent la légitimité pour orienter de manière forte la définition du sens), les producteurs de valeurs culturelles (scientifiques, artistes, producteurs, politiciens, communicants, industriels, etc...) , les instances de légitimations de la valeur culturelle (ceux qui accréditent les valeurs produites et accroissent les chances de survie de ces valeurs) et, aussi et surtout (aujourd'hui plus que jamais), des acteurs extérieurs au champ autonome spécifique et à ses modes de production (ceux qui ont la capacité de produire de la valeur culturelle dans tel ou tel champ, mais qui le font depuis une position hors de ce champ spécifique et de son histoire et de ses contraintes internes). Or, comme produire de la valeur culturel dans un champ, c'est influer sur la valeur culturelle générale de l'ensemble de la culture donnée, ces acteurs, tout extérieurs qu'ils sont, ont des intérêts majeurs et bien réels à ce que telle vision du monde s'impose en tant que valeur culturelle sur telle autre.

Une culture, une identité culturelle, se résume aux résultats de cette guerre. Et ces résultats fluctuent au grès de batailles toujours en cours. On pourrait illustrer cela comme une gigantesque bourse des valeurs dont les indices généraux reflètent l'agrégat des résultats des batailles dans chaque champ autonome de production de valeur culturelle. Sauf que la bourse ne connait pas de temps morts.

La Culture, telle qu'on la définit ici, institue le cadre dans lequel peuvent se développer les consciences humaines. Pour le dire autrement, la définition de la culture que nous proposons n'est rien de moins que l'ensemble des choix éthiques possibles et désirables qu'une société offre à ceux qui vivent en elle. C'est le liant qui détermine le bien et le mal dans lequel l'humain évolue en tant qu'individu dans le groupe, les murs de la caverne dans laquelle chacun nait, grandit et meurt.

Ce n'est pas pour rien que le ministère de la Culture est souvent considéré comme la conscience d'un gouvernement. C'est par le développement culturel, par sa politique culturelle, qu'un État créé le ciment symbolique nécessaire à la vie collective, à la vie en commun. La Culture, en dernière instance, permet de faire vivre ensemble des hommes aux intérêts multiples et divers sur un même territoire dont l'unité souvent fictive. Cette fiction qui permet l'unité territoriale est d'ailleurs produite par la culture nationale de l'État. Cette culture étant un ensemble de valeurs culturelles qui sont, pour illustrer notre théorie définitoire, en concurrence avec beaucoup d'autres pour définir ce qu'est la Culture propre à la société humaine vivant sur le territoire.

La Culture ainsi définie inclut les arts, mais en tant que champs (parmi de nombreux autres) constitutifs des valeurs culturelles. Le développement des arts et l'autonomie nécessaire des champs des arts ne doivent pas être tributaires et dépendants d'une politique culturelle. La politique culturelle ne doit viser qu'à l'accompagnement de leur développement et à la facilitation de leur exercice et de leurs diffusions dans et hors d'un territoire. Toute autre type d'interventionnisme à l'égard de ce qui relève des champs autonomes de la création et des arts ne peut qu'être intolérable, renvoyer à de la censure d'État et combattu ardemment. Une analyse de ces champs sera faite ultérieurement, mais il est nécessaire au préalable de définir la Culture au sens large.

Aujourd'hui et depuis la révolution, la définition de la culture nationale est un lieu de conflit majeur entre différentes factions qui visent la domination politique. L'histoire moderne de la Tunisie, qui est le champs de constitution des valeurs culturelles le plus important pour fonder le politique, est l'objet de conflits permanents visant à influer les représentations que doivent s'en faire les populations vivant sur le territoire. La plupart des producteurs de valeurs culturels historiques qui se mêlent à la bataille ne relèvent pas de la spécificité de ce champs, peu sont réellement historiens, mais qu'importe s'ils ont la force de frappe suffisante pour influer sur la bataille?

Le problème fondamental est que la dictature avait le monopole sur la Culture en tant qu'outil permettant de définir les valeurs culturelles dans leur ensemble. Et l'héritage de la dictature est un ensemble de mécanisme, d'outils et de techniques de régulations (de contrôle) qui empêchent aux champs autonomes de se constituer avec la force nécessaire. Du coup, nous vivons une situation paradoxale où nous voyons simultanément un abandon de la tentative de mettre en place une véritable politique culturelle et la tentation de continuer d'user des outils et techniques hérités de l'ingénierie politique du système précédent sans réelle stratégie au long court.

Mais, dans le fond, qu'y a-t-il à dire de la culture nationale d'un État dont les habitants cherchent par tous les moyens (même le risque de la mort) à le fuir? Et qui, en attendant d'y parvenir, délaissent toutes les activités civiques et méprisent la notion de bien commun au point de transformer l'essentiel de l'espace public en dépotoir collectif. Y a-t-il réellement matière à commentaire?

Sauf que si la Culture est aux consciences adultes ce que l'éducation est aux consciences en développement, ne convient-il pas de souhaiter une véritable prise de conscience concernant ce sujet? N'est-ce pas le rôle de l'État que de développer une politique culturelle qui permettrait de proposer un pendant aux flux massifs de diffusion de produits culturels extérieurs aux champs autonomes de production de valeur culturelle et qui répondent à des objectifs idéologiques visant à accroitre le délitement de l'État et de l'unité territoriale? N'y a-t-il pas urgence à ressouder le lien social sur ce territoire au bord de l'explosion? Et dans cette guerre des consciences, qui est avant tout culturelle, il est nécessaire que se développe un véritable contrepoids civique à l'hégémonie culturelle de la médiocrité et de la corruption.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.