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08/07/2013 04h:50 CET | Actualisé 07/09/2013 06h:12 CET

Le "capital" dilapidé de la gauche tunisienne d'avant le 14 janvier

Que reste-t-il de la gauche tunisienne d'avant la Révolution qui, jusqu'à cette date, incarnait l'opposition non-islamiste? Sans doute plus grand-chose chez les partis de centre-gauche comme le CPR, Ettakatol ou le PDP devenu Al Jomhouri...

Que reste-t-il de la gauche tunisienne d'avant la Révolution qui, jusqu'à cette date, incarnait l'opposition non-islamiste? Sans doute plus grand-chose chez les partis de centre-gauche comme le CPR, Ettakatol ou le PDP devenu Al Jomhouri, considérablement affaiblis par des crises successives, alors qu'Al Massar ne parvient pas à décoller. Les électeurs semblent en effet s'en détourner pour plusieurs raisons, en partie au profit du nouveau venu Nida Tounès, vu comme l'alternative la plus solide face à Ennahdha.

Un capital dilapidé

Mais la surprise vient sans doute de l'extrême-gauche qui tirerait son épingle du jeu avec le succès ("sondagier" du moins) du Front populaire (FP), dont les principales composantes sont le Parti des ouvriers tunisiens (POT, ex-PCOT) de Hamma Hammami et Al Watad de feu le martyr Chokri Bélaïd. Un paradoxe lorsque l'on sait à quel point les islamistes ont attaqué l'extrême-gauche avec succès sur son hostilité supposée à la religion... Justement, l'intégration au FP des nationalistes arabes de gauche d'Achâab et du Mouvement des démocrates socialistes (MDS), principal parti d'opposition sous Bourguiba, permettrait peut être de lutter plus judicieusement contre ces attaques?

Cette gauche aurait donc dilapidé son "capital" qu'elle aurait pu tirer de sa légitimité historique, des partis comme de leurs dirigeants? Et seule l'extrême-gauche aurait su le faire fructifier! A cela, plusieurs causes dont le manque de clarté des orientations et du positionnement dans la majorité ou l'opposition, dont découle une perte évidente de crédibilité. Ces partis ont aussi pâti de leur incapacité à gérer leurs crises de croissance post-Révolution qui les auront fait passer de la taille de groupuscules de quelques centaines de militants à des partis comptant plusieurs dizaines de milliers de membres et sympathisants. Cette mutation supposait surtout de savoir intégrer les nouveaux militants, de les associer aux décisions et d'instaurer des mécanismes de démocratie interne qui, fatalement, obligeraient à rompre avec un fonctionnement où le chef et sa garde rapprochée étaient habilités à décider seuls, ce qui comportait logiquement le risque pour les "clans régnants" de voir un jour leur pouvoir leur échapper... Ce reproche revient souvent chez les déçus d'Ettakatol, du CPR, du PDP et d'Al Jomhouri, avec, bien sûr, des particularités propres à chacun.

Désertions

Ainsi, le CPR et Ettakatol, arrivés en 2011 juste derrière Ennahdha et Al Aridha, ont fait face peu après les élections à des départs successifs et massifs de militants, de cadres et de la moitié de leurs députés. L'un et l'autre payent leur alliance gouvernementale avec Ennahdha qui a déçu les attentes de leurs électeurs, quand ceux-ci n'y ont pas vu une trahison, en particulier dans le cas d'Ettakatol. Ce choix et surtout son manque de résultats ont contribué à brouiller l'identité politique de ce parti, présenté comme social-démocrate membre de l'International Socialiste et défendant une Tunisie moderniste, alors que le CPR paye sans doute son choix d'avoir été un parti sans identité politique claire, où cohabitaient des courants de gauche et islamistes dont les contradictions l'ont fait imploser.

Aux yeux de bon nombre de leurs électeurs et de leurs militants, ces deux partis avaient pour mission, en participant au gouvernement, d'empêcher Ennahdha de mettre la main sur les rouages de l'Etat et d'exercer les pleins pouvoirs, comme de solder les comptes avec l'ancien régime. A l'évidence, aucun de ces objectifs n'a été atteint. Qu'il s'agisse de faiblesse face à un allié plus fort ou de trahison de ses engagements, les résultats sont là: les électeurs semblent déjà avoir enterré ces deux partis. Enfin, leurs clans dirigeants respectifs ont préféré laisser partir les contestataires susceptibles de les déborder, au risque de sacrifier leur parti plutôt que d'y perdre le pouvoir...

Tergiversation et implosion chez Al Jomhouri

Cette dernière donnée s'appliquerait aussi à la direction du PDP, devenu Al Jomhouri à la suite de sa fusion avec les libéraux d'Afek Tounès et dont l'implosion vient d'être actée ce week-end avec des démissions massives, consommées ou à venir, des ex-Afek solidaires de Yassine Brahim ou de son aile réformiste menée par Saïd Aïdi. Là aussi, le manque de clarté sur les objectifs de ce parti a été fatal: renforcer l'Union pour la Tunisie (UPT) avec Nida Tounès et ses alliés pour les uns ou outil exclusif de promotion de la candidature présidentielle d'Ahmed Néjib Chebbi pour les autres (qui n'avait de chance qu'avec l'UPT!), il fallait s'accorder et choisir. De plus, les tergiversations des "historiques" du PDP autour du projet de constitution qu'ils avaient étonnamment bien accueilli, vraisemblablement sans concertation ni au sein du parti ni avec les autres composantes de l'UPT, a désorienté ses militants et ses cadres, tout autant qu'une attitude jugée trop conciliante vis-à-vis d'Ennahdha pour un parti censé être dans l'opposition. Au final, les "historiques" du PDP ne retrouveront même pas l'assise militante de leur ancien parti, dont certains représentants ont rejoint les contestataires. Sans oublier qu'il y a un an, lors de la fusion avec Afek, dix députés et un groupe de militants avaient quitté le PDP pour fonder l'Alliance démocratique. Quant aux derniers partants, nul doute que leur place sera à l'UPT, soit à Nida Tounès soit, pour certains, à Al Massar ou en fondant un nouveau parti. Enfin, un réflexe de "vote utile" des déçus d'Al Jomhouri pourrait aussi bénéficier à Nida Tounès.

Reste au sein de l'opposition, Al Massar, héritier social-démocrate du Parti communiste situé autour de 1% dans les sondages, qui, pour contribuer à créer une alternative crédible à la troïka, doit surtout compter sur son puissant allié de l'UPT crédité de plus de 30% d'intentions de vote, avec un FP autour de 10%. A croire que la page de la période de l'après-Révolution et de l'avant 23 octobre 2011 est définitivement tournée...