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18/09/2013 09h:01 CET | Actualisé 18/11/2013 06h:12 CET

Larayedhgate

POLITIQUE - Ali Larayedh entrera dans l'histoire, non pas à l'instar de Nelson Mandela grâce à ses onze années de prison, mais d'un certain Richard Nixon, ce président américain républicain triomphalement élu en 1972 et emporté en 1974 par le scandale du Watergate.

Il savait ou il ne savait pas? Peu importe, car le résultat est le même: Un député de l'opposition du nom de Mohamed Brahmi a été assassiné devant chez lui, un jour où il sortait comme tous les jours. Et, à la suite de révélations récentes selon lesquelles deux notes internes au ministère de l'Intérieur tendraient à prouver que les autorités tunisiennes avaient été informées par des services secrets étrangers de l'existence de ce projet d'assassinat, trois plaintes ont été déposées devant la justice à l'encontre du chef du gouvernement: par la veuve du martyr, par son parti et par ses collègues députés retirés de l'ANC.

Le Larayedhgate

S'il plaide l'ignorance ou, comme son ministre de l'Intérieur que l'information ne lui avait pas été remontée par ses services, ce sera l'excuse d'incompétence déjà largement éprouvée. Peut-être dira-t-il encore sans rire, comme il y a un an après l'attaque de l'ambassade des Etats-Unis, trois jours après l'assassinat de l'ambassadeur américain en Lybie: "On les attendait par devant et ils sont arrivés par derrière".

Non, bien sûr, il ne s'agit pas des assassins de Mohamed Brahmi, puisqu'il ne savait pas qu'ils devaient venir malgré la note remise par des services secrets étrangers. Ça doit être simplement des fonctionnaires de son ministère qui n'ont pas retrouvé son bureau pour lui remettre la fameuse note. Pardon, les deux fameuses notes, celles du 13 et du 15 juillet! En attendant peut-être d'en découvrir d'autres dans les tiroirs?

S'il savait, en revanche, aucune échappatoire possible: responsable et coupable!

Quoi qu'il en soit, Ali Larayedh entrera dans l'histoire, non pas à l'instar de Nelson Mandela grâce à ses onze années de prison, mais plutôt d'un certain Richard Nixon, ce président américain républicain triomphalement élu en 1972 et emporté en 1974 par le scandale du Watergate, du nom de l'immeuble abritant les locaux de ses rivaux du parti Démocrate qu'il avait fait espionner en y faisant installer des micros. Avec ce qui a été révélé dernièrement par la presse, il y a bien un Larayedhgate. A moins que ce scandale ne devienne un Ennahdhagate?

Larayedhgate et Watergate, même issue?

Mais la mémoire du Watergate a quelque chose de décourageant à observer les dates: 1972/1974. Oui, car il a fallu deux ans de batailles parlementaires et judiciaires acharnées avec moult obstacles utilisés pour en entraver le cours, avant qu'une enquête n'ait pu avoir lieu et ait abouti à la révélation du scandale qui a forcé le président Nixon vers la sortie.

Pour revenir en Tunisie, il est vrai qu'on pensait déjà tenir un Ghannouchigate avec cette autre bombe médiatique révélée il y a environ un an et demi par cette vidéo où le chef d'Ennahdha affirmait à de jeunes salafistes que leurs objectifs ne différaient pas des siens et qu'ils avaient la garantie du pouvoir islamiste d'avoir la voie libre sur le terrain. Lors de la même conversation, le Cheikh avait ajouté que l'armée, la police et l'administration n'étaient, pour l'instant, "pas sûres".

Et effectivement, depuis, il ne s'est rien passé, même si, quelques mois après, un certain Chokri Bélaïd était assassiné par des militants de cette mouvance considérés alors comme "nos enfants" par ce même Ghannouchi et son parti et aujourd'hui devenus "terroristes" d'après Ali Larayedh.

Que dire alors s'agissant de cette Tunisie où quasiment tous les leviers de pouvoir sont aujourd'hui détenus par Ennahdha? En effet, on imagine mal l'aboutissement d'une enquête judiciaire ou parlementaire ou même d'une commission indépendante lorsqu'on sait comment toutes les expériences du genre ont été avortées, dès que leurs possibles résultats risquaient de mettre en cause le pouvoir islamiste. Pas plus qu'aucune suite judiciaire ne leur a été donnée à ce jour.

Autre mauvais souvenir du scandale du Watergate: le "pardon" accordé à l'ex-président Nixon par son vice-président Gérald Ford qui lui avait succédé, empêchant ainsi toute poursuite judiciaire et anéantissant toute chance de faire la lumière sur les zones d'ombre de cette sombre affaire qui a fait école.

Et, pour ce qui est de la Tunisie, même si les preuves à l'encontre du chef du gouvernement paraissent accablantes, l'expérience de bientôt deux ans de pouvoir islamiste nous enseigne qu'il faudra faire preuve d'une ténacité sans pareille pour donner une chance à cette affaire d'aboutir sur les plans judiciaire et politique. Car s'il ne fait pas de doute que le plan A d'Ennahdha sera encore de tenter d'étouffer l'affaire, son plan B, si on venait à lui trouver son Richard Nixon, serait de dénicher son Gérald Ford, of course!