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02/05/2014 07h:10 CET | Actualisé 02/07/2014 06h:12 CET

Jauk Armal, le musicien qui a jazzifié la musique berbère

Mars 2009, dans un café sis dans une rue au quartier Maarif (Casablanca), et pendant trois heures, Jauk Armal a évoqué sa carrière et expliqué son "Takztakatak", dans ce café ou la décoration n'a pas changé depuis les années 80, années où Jauk a inventé le Dakka.

Auteur, compositeur, interprète et compagnon de danseurs, Jauk a une malette d'archives, vinyls, CDs, et même un livre consacré à son art. Il trouve malheureux qu'un festival comme Essaouira ne l'ait jamais invité, alors que des millions de dirhams partent à des étrangers. Est-ce qu'il attribue ce lapsus à une négligence de sa part du fait qu'il n'a pas, et il le répète sans cesse, d'attaché de presse pour le présenter et parler en son nom? Quarante ans de carrière ne peuvent être ignorées!

Le Gnaouie blanc de tous les temps

Jauk Armal comme on l'a surnommé en France, Armand lemal de son vrai nom, batteur percussionniste né à Casablanca, il crée son premier groupe au début des années 60, nommés les Jaguars, nos parents s'en rappellent sûrement, puisque c'était la belle époque où tout le monde faisait du rock, sauf Jauk, qui en 1964 invente le Gnawa-Jazz.

Il était le premier à fusionner la musique des Gnawa avec d'autres musiques, cela ne dure pas très longtemps, puisque Jauk décrit la musique gnaouie de la plus pauvre culture de l'Afrique, et part en France en 1968, où il suit ses études, mais invente la choréorhytmie.

L'artiste aux multiples origines

Ses origines ont enrichi sa musique aussi. Avec une mère juive berbère et un père (adoptif) français, Jauk a toujours aimé la musique berbère qu'il écoutait dans les fêtes traditionnelles.

Fort de ses influences, Armal tient beaucoup à la culture méditerranéenne, qu'il décrit de riche. Il a toujours aimé mélanger plusieurs rythmes et musiques en même temps, mais le Jazz reste son préféré. Cette musique lui a permis de produire quelque chose de plus spécifique: il était le premier à jouer du jazz avec trois musiciens berbères qu'il a embauché une journée à Casablanca, toujours dans les années 60, au début ils étaient surpris par ce jazz, mais le feeling est passé, c'est le fil rythmique qu'ils connaissent, et c'est la fusion de Jauk Armal, la vraie fusion.

Son "Takztakatak" berbère a fait jouer 15 musiciens et fait danser plusieurs artistes contemporains. On lui disait souvent "mais qu'est ce que tu fous toi avec ta musique?!", ou encore "d'où tu sors, toi!". Il répondait toujours que sa musique est méditerranéenne. Il sort du Maroc, du Mellah casablancais, là où il faisait pauvre, mais où se passait des choses merveilleuses!

Jauk s'est toujours bien entendu avec ses amis musulmans et chrétiens, mais pas avec les juifs, qu'il associait aux Israéliens. Il n'était jamais d'accord avec leur style de vie, encore moins avec leur politique: "Mais quand même, quand un innocent envoie un pétard, on lui réponds pas en lui envoyant une bombe. Ces attaques sont disproportionnées, indécentes, révoltantes", scande Jauk Armal.

jauk

Jauk Armal

Annés 70, années de la choréorhytmie

Armal a beaucoup travaillé avec des danseurs contemporains et des chorégraphes, chose qui lui a permis de réaliser ses premiers métissages musicaux: il a travaillé avec des grosses pointures de la danse de l'époque: Carolyn Carlson, danseuse américaine et étoile de l'opéra parisien ou encore le grand Peter Goss.

C'est à travers cette collaboration avec des chorégraphes que Jauk a développé chez lui cette relation entre le corps et la musique, et c'est là où il élabore une théorie compliquée qu'il appelle la choréorhytmie, selon lui "c'est un genre de danse et une technique chorégraphique à part entière". Cette démarche donne des résultats spectaculaires, Jauk a sillonné toute la France avec ses danseurs et musiciens.

L'Opéra Dakka

En 1983, Jauk invente une musique originale, et crée un groupe qu'il appelle L'opéra Dakka, constitué de vingt musiciens et cinq danseurs, cette musique est arrivé au printemps de Bourges, via le Jazz, la danse, le rock, et la Dakka. "J'ai mis toutes mes cartes au profit de L'Opéra Dakka" dit-il. C'était un concert époustouflant, avec des scènes pour que la Dakka frappe l'oubli et fasse voyager au son du corps, comme Armal aime. "A travers la Dakka je chante, je vibre et tape pour tous ».

Jauk Armal, le Rock Med

Après l'Opéra Dakka, c'est la bande Jauk Armal qui verra le jour en 1985, il réunit six jeunes musiciens, Armand a préféré Jauk (orchestre en arabe) à band, et depuis on la surnommé Jauk.

Jauk Armal débarque donc dans le Rock... Med (méditerranéen)! Et choisit des jeunes pour jouer avec lui, les disant plus flexibles et porteurs de moins de tics musicaux.

Jauk garde plusieurs bons souvenirs de sa longue carrière, comme la distinction de l'Académie des arts sciences et lettres qu'il reçoit en 1980 en tant que compositeur, ou encore l'équivalence du diplôme de danse de la Sorbonne qu'il obtient en 1993.

Aujourd'hui, Jauk vit tranquillement dans une ferme à Casablanca, fait ses allés et retours en France; encore mieux, il joue du Jazz en trio au Petit Rocher de Casablanca, et au Piétri de Rabat. "Les gérants de ces deux endroits sont de grands monsieurs qui aident le Jazz, et à qui je rends un grand hommage: Adil Essaadani et Driss Benabdellah".

Jauk et la scène actuelle de la fusion

Il faut savoir que Jauk faisait partie du jury du premier Boulevard en 1999, son année de retour au Maroc. "Je ne voyais que des groupes de métal et rock qui chantaient en anglais, et comme je défendais la Darija, j'étais donc intraitable avec eux". Jauk les a même insulté.

Aujourd'hui, Jauk est fier des artistes de la scène fusion marocaine, même s'il trouve que ce n'est pas de la musique méditerranéenne "la méditerranée est le centre de toutes nos civilisations, je ne sais par quelle perversion de l'histoire nous nous sommes éloignées de nos racines communes", mais ce que je vois aujourd'hui me fait revivre ce que moi j'ai vécu dans les années 60 en France", dit-il avec fierté.

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