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06/03/2018 17h:49 CET | Actualisé 06/03/2018 17h:49 CET

L'égalité dans l'héritage: Réponse aux détracteurs de la réforme

Meriel Jane Waissman

Il y a quelques années, j'avais entre les mains le livre de Taher Haddad, "Notre femme dans la chariaa et la société". Et tout au long de ma lecture, une question m'obsédait: comment un homme, qui vivait il y a plus d'un siècle, dans une société conservatrice, traditionnelle, patriarcale a réussi à penser, imaginer, fonder les piliers de ce monde ouvert, tolérant et respectueux de l'homme et de la femme alors qu'un autre homme/femme, celui-ci/celle-ci vient de naitre, vit dans ce monde et jouit de sa lumière, aspire au contraire à la régression?

Ces deux hommes ont bien un point en commun, et peut être est-ce le seul... ils sont tous deux frappés par un anachronisme avéré.

C'est peut être ça la clé de l'évolution: confronter l'anachronisme, le rejeter, le marginaliser, le crucifier pour ensuite le regarder, le contempler, le penser et enfin, le comprendre.

Aujourd'hui, je pense très fort à Taher Haddad: incompris, comme tout penseur Tunisien qui n'a eu que sa plume pour le consoler. J'aurais aimé l'enlacer et le féliciter.

D'abord pour son courage, pour l'héritage qu'il nous a laissé et ensuite, pour le rassurer, pour lui dire qu'un siècle plus tard, sa voix nous est parvenue, qu'on va se battre pour l'égalité entre les femmes et les hommes et que, bonne nouvelle, beaucoup d'hommes s'allient à notre cause pour revendiquer la parité.

Dès les premiers débats du mois d'aout 2012 au sein de l'Assemblée constituante, on voyait venir la discorde sur l'égalité dans l'héritage. L'article 1 de la constitution de la première République qu'on a souhaité garder dans la constitution de 2014 a fait de l'islam la religion de l'État. Il était question, en 2012, d'inscrire dans la constitution la complémentarité entre les femmes et les hommes au lieu de parler d'égalité, un moyen pour les députés du parti Ennahdha d'éviter ce débat sur l'héritage.

En 2014, le texte est voté en entier. L'égalité est belle et bien inscrite dans la constitution, l'islam est toujours religion d'État, et la loi sur l'héritage reste en vigueur malgré les soupçons sur son inconstitutionnalité.

En août 2017, à l'occasion de la commémoration de la promulgation du code du statut personnel, le président de la République Béji Caid Essebsi déclare qu'il faudra peut-être rétablir l'égalité dans l'héritage entre les hommes et les femmes. Une déclaration qui a fait polémique auprès des pays voisins.

Le 10 mars 2018, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes (célébrée le 08 mars), une partie de la société civile appelle à une marche nationale pour l'égalité dans l'héritage.

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Enfin, le débat aura lieu! Ça parle sans réfléchir, ça pense en silence, ça gueule, ça agresse, ça commente sur les réseaux sociaux, ça débat sur les plateaux de télévision, ça cogite de partout et puis, le moment venu, on est frappé par l'absurdité: encore aujourd'hui, un siècle après Taher Haddad, Hbiba Menchari, Habib Bourghuiba, 4 siècles après Aziza Othmana, 8 siècles après Saida Aicha Mannoubia, on se trouve obligé de justifier qu'une femme ait le droit d'hériter autant qu'un homme.

"En Tunisie , les arguments religieux seront moins prégnants dans la mesure où la question des droits féminins se pose autrement, comme une forme d'héritage national, et parce que l'équilibre des forces politiques est différent. Ennahda s'est de longue date engagé dans des alliances avec les partis séculiers" Asma Mrabet auteure du livre "Islam et femmes"

Sur la chaine "Zitouna TV", Maitre Hanan Khemiri, dirigeante au sein du Parti islamiste "ettahrir" estime que "la réforme du droit des successions est contraire à la volonté de Dieu", que "la présidente de la commission des libertés individuelles Bochra Belhaj Hmida est ignorante", que "ces propositions poussent à la débauche, ne protègent pas les femmes tunisiennes mais les éloignent de la religion".

Cette femme, malheureusement, n'est pas un cas isolé. Beaucoup de femmes tunisiennes ont intériorisé la misogynie. Andréa Dworkin les a appelé "les femmes de Droite".

J'emprunterai les mots d'Elisabeth Badinter pour leur dire qu'elles font fausse route et je leur expliquerai pourquoi.

D'abord, deux mots à dire aux femmes qui s'opposent à cette réforme:

je ne vous ai pas compris, et je crois que je ne vous comprendrai jamais... je n'ai pas non plus envie de dire que vous êtes indignes, mais quelque part, vous l'êtes.

La raison est simple: vos croyances et votre religion causent du tort aux autres femmes dans ce pays qui ne partagent pas forcément votre foi, ni votre point de vue. Si vous souhaitez hériter moins qu'un frère ou qu'un cousin, vous n'avez qu'à lui faire don de la partie qui lui manque selon "votre religion". Vous avez le droit de céder un tiers de votre patrimoine selon la loi Tunisienne, vous pouvez rétablir ce que vous concevez comme de "l'équité dans l'héritage selon l'islam" avec la donation.

Vous me direz :"pourquoi ce ne sont pas les partisans de cette réforme qui ne font pas dons de leurs avoirs pour rétablir 'l'équité' au sein de la famille en faveur de la femme?"

Réponse: parce que quand un homme hérite des deux tiers, souvent, il se désintéresse complètement de la sœur qui en a hérité moins.; parce qu'un papa/une maman, souvent ne pense pas à préserver l'égalité dans "la fratrie" avant son départ, et surtout, parce que nous vivons dans une société ou l'inégalité et les injustices faites aux femmes sont banalisées.

Alors demander à un patriarche de penser aux femmes, moi je vous dis que depuis 1956, on a suffisamment de recul pour avoir des statistiques sur la question, pour savoir combien d'hommes ont essayé de rétablir cette égalité. Il y'en a surement, mais c'est une rare exception.

Vous, vous causez du tort et vous causez du tort à ces femmes qui vivent dans l'injustice. J'appelle ça "être indigne".

Ensuite, deux mots à dire aux hommes qui s'opposent à cette réforme:

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Le texte coranique est claire, l'islam est religion de l'État certes. MAIS, la vraie raison pour laquelle vous vous opposez à cette réforme, c'est parce qu'elle ne va pas dans votre sens. Avec l'argent, vous devenez cupides, et vous descendez très bas/"tedwenou".

C'est très légitime de vouloir garder les privilèges que vous avez dans une société aussi misogyne que la nôtre, je peux toujours penser que vous êtes égoïstes, ingrats, et surtout vous êtes indignes. Mais je vous comprends... je comprends.

Je comprends mais je refuse de vous laisser faire.TIME IS UP! Le sablier s'est arrêté, il ne tournera plus en votre faveur. L'abolition des privilèges à tous les niveaux est nécessaire pour rétablir une justice sociale, ou pour l'établir tout court.

Si vous ne prenez pas ce train en marche, vous le prendrez en pleine face.

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