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02/03/2018 09h:05 CET | Actualisé 02/03/2018 09h:05 CET

J'ai regardé pour vous: "L'amour des hommes" de Mehdi Ben Attia

Capture d'écran

Après "le fil", Mehdi Ben Attia revient avec un nouveau long métrage tout aussi subversif que le premier: "l'amour des hommes".

On y va plein d'appréhension et on en sort apaisé. Le réalisateur semble nourrir une obsession: montrer au monde l'attirance qu'on peut porter pour ces créatures et il a perdu son pari. Ces personnages, on ne les a peut-être pas désirés, mais ils étaient attachants. C'est la définition même de l'érotisme, me dit-on. Quand on éprouve de l'émotion pour un objet sexuel transformé en objet d'art.

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Et puis "L'amour des hommes", c'est l'histoire d'une femme qui photographie des hommes dans des situations érotiques. Ingénieux! Les uns sont moins gênés que les autres, les autres sont plus à l'aise que les uns. Ce que tous partagent, c'est le fait d'être au centre d'une œuvre artistique. À leurs yeux, ils deviennent objets et quelques-uns essaieront de reprendre le dessus. En effet, ils n'ont pas l'habitude d'être exposés. La féministe que je suis applaudit l'initiative et refuse de voir en cela un inversement de rapport de domination, ce n'est pas parce qu'on n'objectivise pas assez les hommes au cinéma qu'ils ne font pas l'objet du désir féminin dans la vraie vie. Et puis ce film est un peu aseptisé de ce point de vue. On voit une artiste qui regarde un modèle, non pas une femme qui regarde des hommes. En effet, c'est peut-être parce que ce film est écrit par un homme et réalisé par un homme qu'il nous a communiqué de la tendresse plutôt que de la passion et de l'affection plutôt que du désir. Mehdi Ben Attia se pose lui-même la question: "le regard que les femmes portent sur les hommes est-il si différent de celui que les hommes portent sur les femmes?". Mystère.

Le personnage joué par Raouf Ben Amor interprétant le rôle du beau-père de la photographe, conseillera à sa bru de pousser la provocation jusqu'au bout. On aurait pu dire la même chose au réalisateur. Néanmoins, le moins que l'on puisse dire sur ce film est le fait qu'il soit fin. Il est difficile d'aborder la sexualité sans tomber dans la grossièreté. Mehdi Ben Attia a relevé le défi.

Si le personnage principal reste professionnel derrière son objectif, c'était plutôt les modèles qui s'attendaient à un regard qui les désire. Inconcevable pour ces hommes d'être admirés pour ce qu'ils sont, pour ce qu'on pourrait faire d'eux et non pas pour ce qu'ils pourront faire. On constate tout de suite la "passivité sexuelle" sensée faire partie intégrante des attributs féminins et qui, absente dans le personnage de "Amel", perturbe les hommes. Malaise. Ils essaieront d'embrasser la photographe, de lui insinuer leurs envies charnelles mais ils partiront bredouilles.

La grosse faille de ce film reste tout de même l'usage abusif de la langue française. On l'avait compris, Amel est une fille qui a du mal à parler le tunisien, mais elle le comprend visiblement très bien. Pourquoi obliger les autres personnages à s'exprimer dans la langue de Molière? Probablement, ce film a l'intention de toucher un public plus large que le public tunisien mais malheureusement, les moments les plus drôles du film ne pouvaient parler qu'aux tunisiens ou à ceux familiarisés avec le tunisien. La traduction reste approximative. En effet, comment traduire "blassa mgah'wla"/"endroit moche" ou la signification du mot "Aa'tihoulha"/"donne le lui" à connotation sexuelle. Comment traduire des insultes typiquement tunisiennes, qui, dites par tel ou tel personnage, sont plus hilarantes les unes que les autres? Les répliques perdent de leur sens et c'est plutôt dommage.

Ce film est un vernissage de photos qui se transforme en long métrage et puis un long métrage qui se transforme en exposition de photographies. Il rend hommage au métier de photographe, aux amateurs de portraits qui, à défaut de se trouver un modèle, se mettent en scène devant leur propre objectif. Il rend compte de la quête d'émotion de la part de l'artiste, du danger auquel il s'expose, d'une part lorsque l'artiste est femme photographe qui aborde le thème de l'érotisme et qui se trouve souvent dans des endroits isolés face à des hommes qui cherchent à s'affirmer. D'autre part, lorsque ce projet prend naissance dans un pays où un photographe risque la prison pour atteinte aux bonnes mœurs si les autorités le découvrent sur son lieu de travail. On se rappelle tous de la photo de la femme nue sur les toits de Tunis prise par le Photographe Sabri Ben Mlouka. Malheureusement, les artistes risquent toujours leur liberté et leur intégrité physique à exercer leur passion et la protagoniste ne fera pas exception.

Tout au long du film, on avait peur pour Amel. Elle prend des risques, on a l'impression qu'elle n'a pas le sens de la mesure. Elle fait l'amour en plein air, se balade en vêtements légers au centre-ville de Tunis (et comme par miracle, ne se fait pas harceler!), choisit des hommes au hasard, leur propose une séance photo érotique et se laisse emmener dans des endroits clos où elle risque de se faire agresser. On l'avait compris, Amel est une femme libre. Dans une société patriarcale et conservatrice qu'est la société tunisienne, Amel est juste imprudente.

Le regard de la société conservatrice sur ce projet sera porté par la belle-mère jouée par Sondess Belhassen. Intraitable sur le sujet, elle crie au scandale alors que son mari, homme progressiste, épris par l'art de sa belle-fille, se dit son allié. Leur promiscuité est suspecte. Plus tard, on comprendra la circonspection de la belle-mère qui passe pour la liberticide au début du film.

Pour conclure, on ne peut oublier le brillantissime jeu d'acteurs du joueur Raouf Ben Amor, du délicieux et taquin Rochdi Belgasmi, de l'émouvant Karim Ait M'hand et d'Oumeyma Ben Hafsia qui a enfin un rôle épanouissant. Ce sont eux qui ont porté le film.

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