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26/02/2014 06h:00 CET | Actualisé 28/04/2014 06h:12 CET

L'Ukraine, pas si simple

UKRAINE - L'opposition ukrainienne qui a mis la main sur Kiev après le départ de Ianoukovitch semble, à l'image du nouveau président du parlement, avoir perdu de vue les revendications des manifestants de Maidan. Des revendications qui vont au-delà de la Commission Européenne.

Ces derniers mois, l'Ukraine a été le théâtre d'un retournement de situation assez peu conventionnel, mais dont les images rappellent forcément l'Egypte, la Tunisie, et autres pays arabes ayant opté pour la rébellion face à un système inégalitaire et injuste. Néanmoins, il est important de spécifier que chaque protestation est unique. Les réalités socioculturelles et politiques de chaque pays les amènent à diverger.

Ainsi, dès novembre 2013, des milliers de manifestants se sont réunis sur la place Maidan afin de protester contre la suspension d'un accord d'association entre l'Ukraine et l'Union Européenne. S'envenimant au fur et à mesure de leur progression, ces manifestations se transformèrent en contestation massive du système ukrainien gouverné par le président Ianoukovitch.

Depuis, les choses se sont enchainées: les contestations, les attaques de la police, les morts, les affrontements, la "fuite" du président vers l'Est russophone du pays, sa destitution et son remplacement par le parlement, et la libération de l'opposante phare Ioulia Timochenko. Tous ces évènements ont défilé, et en l'espace de trois mois, les réalités géopolitiques de l'Ukraine semblent incertaines.

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Une influence russe disparue?

Tout d'abord, suite à ces changements dans le paysage politique ukrainien, les relations internationales de l'Ukraine, ont subi quelques altérations. Alors que les influences russes étaient indéniables il y a trois mois - la "soumission" de Ianoukovitch à Vladimir Poutine étant un des principaux reproches des manifestants -, aujourd'hui, les détenteurs "officiels" du pouvoir semblent plus axés vers l'Europe.

Toutefois, ce revirement politique reste très relatif, le pouvoir en place à Kiev n'étant que transitoire jusqu'au 25 mai prochain, date prévue des élections anticipées. De plus, bien que Ianoukovitch soit vraisemblablement affaibli et sa popularité au plus bas, son refuge dans l'Est russophile du pays est révélateur d'une division de l'Ukraine. L'Est du territoire ukrainien est un fief d'industries russes représentant un apport non-négligeable à l'économie ukrainienne - il serait donc maladroit d'affirmer une disparition de l'influence russe dans le pays.

Une opposition qui a perdu le cap

Quelques heures après la destitution de Ianoukovytch, le nouveau président du parlement ukrainien a déclaré que l'objectif de l'opposition désormais était le retour "au fonctionnement normal des institutions". Cette phrase, passée peut-être inaperçue, aurait sans doute provoqué la colère des manifestants. De fait, la raison pour laquelle des centaines de milliers de citoyens sont sortis dans le froid kiévien et d'autres grandes villes ukrainiennes n'était autre que de se soulever contre le "fonctionnement normal des institutions".

L'association avec l'Union Européenne n'était qu'un prétexte, une étincelle aux intérêts assez puissants pour mettre le feu aux poudres, mais qui en soi n'était pas la principale revendication des manifestants.

De telles situations, où une décision quelconque s'érige comme une cause de contestations plus profondes, ne sont pas inconnues de l'histoire (notons, par exemple, le référendum qui mit fin à la présidence du général De Gaulle en France). Les institutions ukrainiennes constituent les fondements d'un système bâti sur la corruption, l'impunité, et les privilèges.

Ainsi, l'opposition ukrainienne qui a mis la main sur Kiev après le départ de Ianoukovitch semble, à l'image du nouveau président du parlement, avoir perdu de vue les revendications des manifestants de Maidan. Des revendications qui vont au-delà de la Commission Européenne.

Un Jeu Sournois de l'Europe?

Tandis que les manifestants rendaient encore hommage à leurs martyrs, la Commission européenne s'est dite prête à conclure un accord commercial avec l'Ukraine, une fois qu'un nouveau gouvernement serait mis en place. Cet empressement, en pleine crise politique, de conclure un accord commercial est assez ambigu.

Pourquoi l'Europe voudrait-elle se lier aussi vite avec l'Ukraine, sans attendre les élections? Il semble que la Commission Européenne ait peur de perdre l'enthousiasme de la population envers cet accord qui, peut-être, n'est pas aussi prometteur. Alors que la division de l'Ukraine est déjà assez marquée, et que la Russie a son assise dans le pays, un accord commercial avec l'Union Européenne pourrait être une pression de plus qui s'établirait sur le pays, une source supplémentaire à son déchirement.

Ainsi, malgré le mauvais rôle endossé par Vladimir Poutine et la Russie oligarque dans ces évènements, l'Union Européenne ne semble pas si blanche. Cette précipitation faisant fi des simples principes démocratiques - n'attendant pas les résultats des élections pour décider d'un accord qui impactera sur les générations ukrainiennes futures - a de quoi laisser perplexe.

Et Ioulia Timochenko?

Accueillie comme une héroïne après sa libération, l'opposante et ancienne Premier ministre emprisonnée pour divers abus de pouvoir et délits financiers, a une image tout de même entachée par ses liens passés avec l'ancien système dont les institutions sont à revoir au complet aujourd'hui. Ces institutions, aurait-elle pu les changer? Aurait-elle pu avoir un apport contre la corruption et les exactions lorsqu'elle était Premier ministre après la révolution Orange, en 2004? Y a t-il une part de vérité dans les accusations levées contre elle lors de ses procès? Le simple doute quant aux réponses à ces questions l'exclut de l'échiquier politique ukrainien, si une réelle transition est souhaitée.

Ainsi, bien que la fin des manifestations, la destitution de Ianoukovitch et l'annonce d'élections anticipées soient des images d'espoir pour le peuple, l'Ukraine semble embourbée plus que jamais dans une situation complexe, où les intérêts - russes et européens - se déchirent, et où le système, bien qu'affaibli par les récents évènements, pourrait reprendre le pouvoir, et replonger l'Ukraine dans sa tristement célèbre pauvreté.

Une pauvreté qui a fait fuir les cerveaux du pays, et qui a envenimé les phénomènes synonymes de décadence sociale, tels que le proxénétisme, et les violences sexuelles. L'Ukraine n'est pas encore, voire pas du tout, libérée de ses démons, et le peuple doit être vigilant avec ceux qui prétendent vouloir représenter ses intérêts.

Il n'y a pas toujours d'intérêts à en représenter.

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