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27/05/2014 17h:33 CET | Actualisé 27/07/2014 06h:12 CET

Islamophobie: L'Eurabia, ce nouveau spectre imaginaire qui hante l'Europe...

Samir Hamma

Rapt de 276 lycéennes au nom d'un islam fantasmé au Nigeria, arrestation de six jeunes ayant réalisé la version iranienne du clip "Happy" à Téhéran, interdiction de la projection du film Noé au Pakistan: ces faits divers, éloignés géographiquement, convergent paradoxalement dans un même terrain philosophique et politique, celui de la présence de l'islam en occident. Et de sa vocation supposément "conquérante", pointée du doigt encore récemment -et peu subtilement- par l'inénarrable et peu honorable président d'honneur du Front National, Jean-Marie Le Pen.

jeanmarie le pen

Explications

Il ne s'agit pas ici de se faire l'exégète d'un continent, en l'occurrence l'Europe, dont la construction historique et politique, s'est faite en partie contre la prédominance de l'église catholique, c'est de notoriété publique. Et ce n'est pas mon domaine de prédilection. On ne se risquera donc pas sur ce terrain. Mais la confrontation au type d'événements cités plus haut doit susciter une nécessaire interrogation: l'islamophobie, sentiment désormais très répandu en occident, est-elle -à contre-courant de l'unanimisme régnant dans certains milieux de gauche- légitime? Il est en effet admis, selon le story telling médiatique, que la cohérence répressive et pudibonde qui émane des sociétés musulmanes, couplée à une forte immigration nord-africaine, a favorisé l'expression d'une méfiance, voire d'une défiance envers les musulmans, et ce dans des catégories socio-politiques qui transcendent les courants de pensée habituels. L'imaginaire culturel de ces populations ayant du mal à agréger des pratiques cultuelles jugées trop "éloignées".

, paru dans le journal Le Monde en janvier 2013, 74% des français estimaient que la religion musulmane "n'est pas compatible avec les valeurs de la société française". Pis, à la question de savoir si l'islam "cherche à imposer son mode de fonctionnement aux autres" ils étaient 80% à dire oui! Il y a donc quasi-consensus sur le sujet. Consensus disparate mais consensus tout de même.

Pourquoi dès lors jeter l'anathème du pro-fascisme sur des gens inquiets par un système de valeurs présenté comme belliqueux et régressif?

Le spectre de l'Eurabia!

La réponse parait pourtant simple: à rebours de toute réalité statistique, la fantasmagorie islamo-invasive est propagée activement en Occident par des intellectuels conservateurs de renom ainsi que des partis populistes, faisant planer le risque d'un "changement de civilisation". Cette affirmation, pour le moins infondée, n'a d'ailleurs pas manqué d'être chirurgicalement déconstruite, dans les colonnes du Monde diplomatique, par le sociologue Raphael Liogier auteur de l'excellent Mythe de l'islamisation: "Selon les propagateurs des thèses de l'Eurabia, l'Union européenne serait actuellement habitée, secrètement, par cinquante millions de musulmans, et ce nombre devrait doubler dans les vingt ou trente ans à venir. Ces chiffres ne sont pas inventés par des hurluberlus, mais lancés par des gens a priori crédibles, comme le journaliste canadien Mark Steyn (...) Selon lui, les musulmans devraient constituer 40% de la population européenne en 2020.

Sachant que cette communauté -entendue au sens large- représente actuellement entre 2,4% et 3,2% de la population de l'Union européenne (douze à seize millions de personnes), il faudrait, pour voir se réaliser les prédictions de Steyn, que ces pourcentages soient multipliés par quinze en dix ans".

Une projection peu vraisemblable que s'échinent pourtant à soutenir les tenants de l'Eurabia car, selon eux, avec une immigration massive de musulmans en Europe se reproduisant de manière exceptionnelle et des conversions de masse, le compte sera bon! Raphaël Liogier démystifie encore une fois ces trois points en invoquant la simple réalité statistique: "Les sociétés européennes connaissent un taux d'accroissement migratoire stable depuis les années 1980. Il est de 1,1% en France, de 3% au Royaume-Uni et de -0,7% en Allemagne (chiffres de 2009). Seuls trois pays à majorité musulmane, le Maroc, la Turquie et l'Albanie, figurent parmi les dix premières communautés d'immigrants installés dans l'Union. De plus, les musulmans ne procréent pas davantage que les autres. Dans la plupart des pays musulmans, le taux de natalité est très proche de ceux observés dans les Etats occidentaux, et parfois même plus bas, comme en Iran. Et le taux de fécondité des femmes musulmanes installées en Europe connaît une baisse continue depuis les années 1970, jusqu'à rejoindre celui de la population générale au début des années 2000. Restent les conversions. Le 4 janvier 2011, le quotidien The Independent alertait ses lecteurs sur un risque d'"islamisation du Royaume-Uni", car le nombre de convertis avait doublé depuis dix ans, passant de cinquante mille à cent mille personnes entre 2001 et 2011 (pour une population totale de soixante millions d'habitants).

Une personne sur six cents serait convertie à l'islam, à un rythme de cinq mille conversions par an (à peine plus qu'en France ou en Allemagne), il faudrait six mille ans pour que le Royaume-Uni devienne un pays à majorité musulmane".

Le Coran et Mein Kampf, même combat?

Si la réalité des chiffres ne constitue pas un élément suffisant afin d'expliquer la montée de l'islamophobie en Occident, celle de l'obsession anti-islamique (arabe?) des leadeurs d'opinions européens pourrait, elle, fournir une explication plus plausible. Ainsi, les principaux leadeurs populistes continentaux, tels que Marine Le Pen ou la nouvelle figure charismatique de l'UDC suisse, Oskar Freysinger, évoquent de concert et de manière incessante l'existence d'un "impérialisme musulman", qui mettrait en danger la civilisation Judéo-chrétienne. Mieux (ou pire), Gert Wilders, le leadeur xénophobe du PVV hollandais assimile sans hésiter le Coran à Mein Kampf! Cette rhétorique extrême-droitière, procédant d'une "bouc-émissairisation" à laquelle on est habituée, n'a rien d'étonnant. Ce qui en revanche plus inquiétant, c'est que de nombreuses figures de proue de l'intelligentsia occidentale prennent ouvertement position contre la religion musulmane dite radicale. Le Philosophe Alain Finkelkraut en est une des plus emblématique illustration.

L'académicien fraichement élu, a récemment assuré, bravache, sur l'antenne d'Europe 1 afin d'expliquer le vote en faveur du FN lors des dernières municipales dans la ville de Villers-Cotterêts, que "la maison du maître d'école a été vendue par la mairie de la ville, et est devenue une mosquée, que le restaurant savoyard est devenu un kebab et que la boucherie est devenue halal. Ce sont des situations un tout petit peu inquiétantes" a-t-il conclu. Or, Après vérifications, l'association cultuelle et culturelle islamique de Villers-Cotterêts a bel et bien reçu un terrain auprès de la mairie pour y aménager une salle de prière, mais celle-ci ne peut être en aucun cas considérée comme une véritable mosquée. Il est vrai en revanche qu'à l'origine, ce terrain accueillait plusieurs logements de fonction pour des enseignants de l'école maternelle voisine. "Mais c'était il y a fort longtemps", assure la directrice de l'établissement qui a qualifié les propos d'Alain Finkielkraut d'"affabulations".

L'image de la maison de l'instituteur remplacée par la mosquée est donc un poil exagérée...

Le virus se propage à gauche!

De l'autre côté de l'échiquier, le philosophe Michel Aunfray semble lui aussi céder à la tentation islamophobe. En agitant le spectre du "grand remplacement"

, cet antiraciste revendiqué valide ainsi des théories ouvertement xénophobes. "Je vois à terme, dans 50 ans, l'Europe (et donc la France) islamisée et cela en raison de la démographie". L'auteur du Traité d'athéologie (Grasset), présente par ailleurs le Coran "comme un texte agressif qui dit qui il faut détester et apprend à décapiter" les juifs notamment. Grand admirateur de Pierre Joseph Proudhon, M.Onfray reste pourtant attaché à la figure du penseur de l'anarchie malgré ses textes outrageusement antisémites...

Enfin, dans l'autre "camp", la propagation des trois grands courants de pensées de l'islam radical, à savoir la wahhabisme saoudien, l'idéologie des frères musulmans égyptiens et le chiisme des Mollah iraniens -qui confinent à la police de la pensée et des mœurs- font office d'alliés objectifs et jouent le jeu du choc des civilisations. La multitude de faits divers, en grande partie l'émanation de ces doctrines, relayés outrageusement par des mass-médias friands de tensions intra-musulmanes, amplifient en effet le phénomène et fait des ravages dans des esprits sincèrement antiracistes. Donc

oui, l'instrumentalisation est un fait, mais l'indécrottable orthodoxie moyenâgeuse des tenants de la Oumma islamiya prêtent aussi le flanc à des inquiétudes amplifiées par l'accroissement (modéré) du nombre de musulmans en occident.