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23/02/2018 08h:47 CET | Actualisé 23/02/2018 08h:47 CET

Dénigrer l'arabe fausse le débat sur la réforme du système éducatif marocain

Brittany Greeson / Reuters

ÉDUCATION - Alors que je lisais les commentaires de certains intellectuels marocains sur les problèmes du système éducatif marocain, j'ai été surpris de voir certains d'entre eux jeter la faute sur la langue arabe et l'islam. Ces dernières années, avec la montée du terrorisme dans la plupart des pays arabes et musulmans, on assiste à l'apparition d'un discours radical selon lequel l'arabe et l'islam seraient les problèmes majeurs qui poussent les oubliés du Maroc vers l'extrémisme et le jihadisme, et non pas l'ignorance, l'indigence, le délaissement par les responsables politiques, la corruption, le népotisme et un système éducatif catastrophique.

Ces adeptes de ce que j'appelle l'anti-arabisme aimeraient non seulement voir disparaître toute influence de la langue arabe de la vie quotidienne des Marocains mais, surtout, à la longue voir le Maroc adopter un système laïc à la française. En toile de fond de ce discours, on voit la volonté des défendeurs de cet agenda de tout simplement remplacer la langue arabe par le français dans système éducatif marocain. Pour eux, la cause principale du sous-développement du Maroc est la langue arabe, d'où la nécessité de la remplacer par le français.

Or la question que les défenseurs de ce discours oublient de poser est qu'est-ce que la langue française a apporté aux millions de Marocains qui ont été pendant des décennies délaissés par une élite qui vit dans une tour d'ivoire, une élite qui éduque ses enfants dans des écoles étrangères et ne se soucie guère de l'avenir de la masse des laissés pour compte de ce pays?

Comme le professeur Moha Ennaji l'a dit éloquemment dans un commentaire sur Facebook, le problème du Maroc ne consiste pas dans la langue d'enseignement, mais dans le système éducatif lui-même, la méthode de formation, le corps enseignant et le contenu de ce système éducatif.

Si le problème était linguistique, pourquoi alors un pays comme la Corée du Sud est devenu une puissance économique en se basant sur sa langue nationale et non pas sur une langue étrangère?

La réponse est simple: ils ont un des meilleurs systèmes éducatifs au monde.

Il est vraiment lamentable de continuer de dire que l'arabe est la source du problème et de fermer les yeux sur les vraies causes qui ont détruit le système éducatif marocain. Dire que l'arabe est la cause principale des problèmes qui plombent le système éducatif marocain est dangereux, car une telle assertion signifierait implicitement que cette langue est synonyme d'obscurantisme et de sous-développement.

Ceux qui continuent de jeter l'anathème sur l'arabe passent sous silence le fait que cette langue fut pendant des siècles le véhicule du savoir bien avant que des langues latines comme le français, l'espagnol ou l'italien ne soient devenues des langues comme on les connait aujourd'hui. Peut-être les savant musulmans de l'âge d'or de l'islam écrivaient en français?

Il faudrait peut-être leur rappeler que des langues comme l'espagnol, le français, l'italien et l'anglais ont emprunté des milliers de mots à la langue arabe durant l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane. A titre d'exemple, l'espagnol, une des langues vivantes les plus parlées au monde, a emprunté 5.000 mots à l'arabe. Plus de 500 mots qu'on utilise en français proviennent de la langue arabe, qui est la troisième langue d'emprunt pour le français après l'anglais et l'italien.

Ces détracteurs de la langue arabe passent aussi sous silence le fait que sans l'apport de la langue arabe, la philosophie grecque que l'Occident s'est approprié depuis plus de six siècles ne se serait sauvegardée. C'est grâce au travail de traduction et d'adaptation colossal entrepris par les Abbassides durant les huitième, neuvième et dixième siècles que l'Occident, plongé dans les temps sombres du Haut Moyen Age, a pu avoir accès à la philosophie grecque d'Aristote et de Platon.

Faudrait-il rappeler à ces anti-arabistes le rôle qu'Ibn Khaldoun a joué dans la naissance de la sociologie et que son livre Al Moukaddima fut écrit en arabe? Faudrait-il leur rappeler le rôle que Al Kindi, un Arabe né à Bagdad, a joué dans la transmission de la philosophie grecque, dans l'astrologie, la médecine et les mathématiques avec l'utilisation des chiffres arabes? Faudrait-il leur rappeler que les ouvrages écrits par al-Khwarizmi, père fondateur de l'algèbre, furent écrits en arabe et que la révolution scientifique qu'il a provoquée il y a plus de 11 siècles est à l'origine de toutes les innovations du domaine des technologies de l'information dont le monde bénéficie aujourd'hui?

Tant que certains Marocains continueront de surfer sur cette vague de l'anti-arabisme, rien ne changera dans ce pays et ceux qui paieront le prix ce ne sont pas les enfants des familles aisées, mais les enfants du peuple qui se battent tous les jours pour joindre les deux bouts.

Ceux qui s'acharnent contre la langue arabe ont tous le même objectif: restaurer et maintenir la primauté du français dans le système éducatif marocains, comme si cette langue avait une magie capable de transformer la masse des laissés pour compte au Maroc en génies.

Pourquoi ceux qui veulent moins d'arabe au Maroc demandent plus de français et pas plus d'anglais? Peut-être que le français est la langue la plus parlée au monde? Peut-être est-ce la langue des affaires et de la diplomatie? Si ces nouveaux prédicateurs prétendent veiller sur le bien du peuple et défendre ses intérêts, pourquoi persistent-ils à vouloir imposer un système éducatif basé sur le français pour l'ensemble des Marocains?

Si ces pourfendeurs de l'arabe se souciaient des futures générations de Marocains, ils se battraient non pas pour dénigrer une composante de leur identité et de leur histoire commune, mais pour leur permettre d'avoir accès à une éducation adaptée aux exigences du monde d'aujourd'hui et d'avoir les outils de s'épanouir dans leurs vies professionnelles et sociales et de participer à construire un Maroc meilleur et prospère. Or pour prospérer dans le monde d'aujourd'hui, il faut que les jeunes, en plus de leurs langues maternelles, parlent l'anglais couramment, et pas que le français, à condition que le système éducatif marocain soit adapté aux exigences du monde d'aujourd'hui.

Il faut que ces détracteurs de l'arabe soient objectifs avec eux-mêmes et qu'ils avancent des arguments qui tiennent la route. Dire que la langue arabe rend les élèves marocains réceptifs aux idées obscurantistes et les pousse à devenir jihadistes est une prise de position malhonnête et est indigne des personnes qui appartiennent au milieu académique.

A tous ceux qui défendent la langue française bec et ongles et croient que le salut du système éducatif marocain consiste en l'adoption et l'universalisation du français dans les écoles marocaines sans qu'il y ait une refonte et une réforme profondes de ce système, je dis que vous vous trompez de diagnostic et vous faussez le débat sur la nécessité impérieuse de réformer l'éducation nationale de fond en comble. Et en faussant le débat, vous n'aidez le pays ni à faire le bon diagnostic pour apporter les solutions adéquates ni à avancer.

Il faudrait se rendre à l'évidence que le monde change et que la France et le français sont dépassés. Même les Français eux-mêmes sont conscients de cela, et c'est pourquoi l'anglais est devenu la langue des entreprises en France, selon un article du Figaro publié le 25 juillet 2017.

Je ne dis pas qu'il faudrait éliminer la langue française du système éducatif marocain, ni qu'il faudrait donner la primauté à une langue étrangère sur une autre. Je suis moi-même polyglotte et j'aimerais bien que la majorité des Marocains le soient aussi et je suis partisan de promouvoir davantage d'autres langues étrangères comme l'espagnol et le chinois.

Comme feu Mehdi El Manjra l'avait bien dit, un peuple qui n'est pas fier de sa langue maternelle ne pourra jamais avancer. Il est déplorable de voir des intellectuels dénigrer la langue arabe et affirmer qu'elle est la source de tous les problèmes qui handicapent le système éducatif marocain au lieu de plaider pour une réforme profonde de ce dernier.

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