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21/01/2014 11h:22 CET | Actualisé 23/03/2014 06h:12 CET

Double nationalité et présidence de la république: Chroniques d'un racisme ordinaire

CONSTITUTION - C'est fini, les chars français se repositionnent sur les frontières tuniso-algériennes, deux porte-avions américains jettent l'ancre en face de Sidi Bou Said et les forces libyennes se préparent à envahir la Tunisie via Ras Jedir: 24h auparavant, l'assemblée constituante vient de voter le droit aux binationaux de se présenter aux élections présidentielles.

C'est fini, les chars français se repositionnent sur les frontières tuniso-algériennes, deux porte-avions américains jettent l'ancre en face de Sidi Bou Said et les forces libyennes se préparent à envahir la Tunisie via Ras Jedir: 24h auparavant, l'Assemblée nationale constituante a voté le droit aux binationaux de se présenter aux élections présidentielles.

Tel est l'état d'une bonne partie de l'opinion tunisienne, j'exagère à peine, ce matin sur les médias sociaux et autres sites d'informations.

Première horreur: On ne parle pas de "droit à se présenter aux élections présidentielles", mais d'ores et déjà d'un président "étranger" voire même d'un "espion" qui ne porte aucune allégeance à la Tunisie et ses intérêts.

Mais ce genre de réactions est devenu une norme dans la Tunisie post-révolution. Les réactions hystériques s'enchainent et plus personne ne prend le temps d'analyser les portées symboliques des articles votés.

Dans ce cas de figure, c'est le droit de tout un chacun de refuser qu'un binational devienne président de la République. C'est même le fondement de la démocratie de choisir librement ses candidats. Mais vouloir imposer ses choix de manière constitutionnelle est tout simplement inadmissible. Le peuple est libre et souverain, mais certains veulent le guider pour "qu'il ne se trompe pas" et ne fasse pas "l'erreur" d'élire un candidat binational.

D'ailleurs, on remarque que la condition de la bonne santé mentale du président n'est pas d'actualité. Cela veut dire que les Tunisiens pourraient élire un homme ou une femme atteint(e) de schizophrénie profonde mais pas quelqu'un qui aurait une double nationalité.

Deuxième horreur: Une double nationalité est synonyme chez certains d'une "moitié nationalité tunisienne". Le concept d'appartenir pleinement à deux cultures ou deux pays est totalement étrangers à des personnes qui se disent démocrates et progressistes.

Pire, la double nationalité est considérée comme une forme de traitrise pour les plus extrémistes. Ce discours émane d'un complexe d'infériorité envers les pays occidentaux, car l'argument: "il est né d'une mère somalienne, en cas de conflit majeur avec la Somalie, ce président serait en conflit d'intérêt" sonnerait très ridicule.

Pourtant, la Constitution est en train d'être rédigée (et les plénières dirigées) par des personnes portant des doubles nationalités, mais personne n'en parle. L'appartenance à la Tunisie et la défense de ses intérêts sont reniées à ces personnes là, alors qu'il suffit de discuter avec certaines personnes issues parfois de la deuxième et même troisième génération de l'immigration pour voir à quel point la Tunisie compte pour eux et pour se convaincre de leur volonté d'aider le pays. Leur opposer une forme de racisme ordinaire alors qu'ils n'ont même pas choisi leur pays de naissance est une aberration de plus dans la Tunisie post-révolution.

Troisième horreur: Ce débat sur la double nationalité occulte un autre problème de taille: les autres conditions pour se présenter aux élections.

Si la condition de l'âge est discriminatoire, elle n'en reste pas moins "provisoire". Mais elle reste contradictoire avec des discours politiques magnifiant la jeunesse pour après interdire aux moins de 35 ans de se présenter aux élections.

Le plus grave ici est la condition d'appartenance à la religion musulmane pour le futur président: c'est une discrimination claire, évidente et assumée de la part des députés. Les athées, agnostiques et juifs tunisiens seraient donc des citoyens de seconde zone selon cette Constitution, cette même Constitution qui prétend que tous les citoyens sont égaux. Enième contradiction d'un pays qui refuse d'assumer une appartenance au 21ème siècle et préfère le conservatisme et l'enfermement sur soi.

Pour conclure, si un candidat binational se présente aux élections et que vous estimez qu'il n'a pas assez d'appartenance à la Tunisie, challengez-le sur ce point. Mais faites pareil pour un candidat riche qui ne serait pas proche des plus démunis ou pour un communiste qui s'attaquerait aux plus aisés. Mais de grâce, laissez le peuple choisir, c'est l'essence même de la démocratie!

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