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09/01/2015 11h:40 CET | Actualisé 11/03/2015 06h:12 CET

Mohammed Benjelloun-Touimi, un authentique humaniste

Hommage - En apprenant l'odieux attentat perpétré ce 7 janvier à Paris contre la rédaction de "Charlie Hebdo", il se serait pris la tête entre les mains, aurait fermé les yeux, comme je l'ai souvent vu faire, à la fois pour exprimer sa désolation face à des événements graves et pour entrer en réflexion. C'est ainsi que Mohammed Benjelloun-Touimi qui nous a quittés il y a quelques jours aurait réagi.

Sa réprobation devant de tels actes aurait été d'autant plus forte qu'ils sont commis par ces prédateurs de l'islam au cri de "Allah Akbar". Lui, homme de foi convaincu et musulman profondément sincère aurait été blessé que le nom d'Allah se voit associé à des actes si barbares.

Beaucoup, à Rabat et ailleurs au Maroc, se souviennent de ce brillant professeur d'arabe. Les uns pour avoir suivi ses cours, les autres comme leur collègue. Il jouissait d'un respect unanime par sa distinction naturelle, son élégante discrétion et sa courtoisie ainsi que par son immense culture à la fois arabo-islamique et occidentale.

Mohammed Benjelloun-Touimi, originaire d'une famille de Fès, né en 1935 à Casablanca, faisait partie de cette génération de Marocains dotés d'une très solide formation, en arabe et en français, qui obtinrent leur baccalauréat à la veille de l'Indépendance. Après une scolarité à l'Institut Guessous de Rabat et quelques années au collège Mohammed V de Marrakech puis à l'école libre Moulay Al-Hassan créée par l'Istiqlal à Casablanca, il intègre le lycée Lyautey où il décroche son bac en 1955.

Tandis que les jeunes gens de son milieu et de son âge ont tendance à se tourner vers des études de Droit pour embrasser des carrières dans les institutions politiques et administratives, il est, à cette époque, un des rares à opter pour le métier d'enseignant. C'est ainsi qu'il s'oriente vers l'Institut des Hautes Etudes Marocaines (IHEM) d'où il sort avec une licence d'arabe. Pour parfaire sa formation, il se rend à Paris en 1958.

Là, il obtient brillamment le Diplôme d'Etudes Supérieures puis l'Agrégation d'arabe. Il est donc tout préparé pour rendre d'éminents services à son pays fraîchement indépendant.

Pourtant, c'est à Descartes, le lycée français de Rabat qu'il accomplira toute sa carrière. La bureaucratie universitaire marocaine d'alors, jalouse de ses prérogatives et prisonnière de mesquineries individuelles, ne voyait pas forcément d'un bon œil l'arrivée d'un jeune professeur compétent et prometteur qui aurait pu faire de l'ombre à certains. Tant pis pour l'enseignement supérieur marocain. Tant mieux pour les centaines d'élèves du lycée Descartes qu'il a formés jusqu'à son départ à la retraite en 1999. Plusieurs grands noms de la vie publique ont été de ceux-là : décideurs politiques, acteurs économiques, médecins de renom, etc. Il pouvait aussi s'enorgueillir d'avoir vu figurer nombre de ses élèves au palmarès du prestigieux Concours général d'arabe.

Lorsque en 1988, l'Ambassade de France à Rabat décide, en coopération avec le ministère marocain de l'Education, de créer dans les lycées français les sections internationales franco-marocaines et l'option internationale du bac (OIB), il est non seulement partie prenante dans la définition des programmes et les cours dispensés mais il s'enthousiasme pour cette formule bilingue et biculturelle qu'il appelait de ses vœux depuis longtemps. Son propre bilinguisme, il savait l'exercer avec talent dans les cours de thème et de version qu'il donnait à de jeunes étudiants français venus à Rabat pour préparer l'agrégation et le CAPES d'arabe.

Mais Mohammed Benjelloun-Touimi ne s'est pas dévoué au seul enseignement. Animé par un esprit de dialogue et d'échange, il fonde à Rabat avec quelques autres, en 1977, le Groupe de recherche islamo-chrétien (GRIC). Ce groupe d'étude et de réflexion, composé à parité d'universitaires chrétiens et musulmans, n'a jamais eu l'intention d'aller vers un syncrétisme. Au contraire, dans un article consacré à la philosophie du GRIC, Mohammed Benjelloun-Touimi écrivait :

*"Si chacun de nous reste fermement attaché à l'essentiel de sa foi et à la vision du monde qu'elle implique, nous avons tous à élargir notre vision pour rendre compte de la valeur religieuse de l'autre tradition. Le chrétien par exemple n'a pas à exiger du musulman qu'il adopte la foi chrétienne en la divinité du Christ. De même que le musulman ne peut exiger du chrétien qu'il reconnaisse le Coran comme révélation ultime et Mohammed comme le sceau des prophètes."

Dans ce même texte, s'exprimant au nom du GRIC, il soutenait que musulmans et chrétiens ne sont pas les propriétaires des fondements de leur foi mais que ceux-ci appartiennent à l'histoire générale de l'humanité et à son patrimoine spirituel.

"C'est pourquoi, ajoutait-il, nous admettons d'autres lectures que la nôtre de l'histoire fondatrice de notre foi, à partir des sciences humaines, ou à partir d'une autre foi que la nôtre".

Devant la montée de l'intolérance et des extrémismes meurtriers, on mesure aujourd'hui ce qu'a eu de précurseur et d'audacieux une telle démarche. Néanmoins, certains se demanderont : quel est l'impact de telles réflexions sur le grand nombre ? En quoi transforment-elles les mentalités et les comportements ? Ces questions, Mohammed Benjelloun-Touimi se les posait avec ses amis du GRIC, sans y avoir trouvé de réponse définitive.

En attendant, leurs publications apportent un éclairage précieux sur des thèmes tels que la foi et la justice, les couples mixtes, les identités en devenir, le pluralisme religieux et la laïcité.

On l'a compris, Mohammed Benjelloun-Touimi aura été une voix humaniste qui compte. Elle va désormais manquer mais son écho retentira encore longtemps.

*Article publié dans la revue « Chemins de dialogue », n°24, Marseille, 2004

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