LES BLOGS
04/08/2015 04h:19 CET | Actualisé 04/08/2016 06h:12 CET

Arabe classique, darija marocaine, amazighe, français... Entendons-nous!

AIC Press

DÉBAT - La question linguistique au Maroc est devenue - comme celle de l'enseignement à laquelle elle est étroitement liée - un véritable serpent de mer. On ne compte plus les discours du souverain marocain qui ont abordé ce sujet épineux. Celui du 30 juillet 2015 est le dernier en date. Arabe classique, darija marocaine, amazighe, français... De quoi parle-t-on au juste? Etat des lieux, rappel historique et analyse.

"Ici, pas besoin d'apprendre l'arabe, tous les Marocains se débrouillent en français et puis leur arabe n'est pas le vrai arabe". Que de fois n'avons-nous pas entendu des Français à peine installés au Maroc asséner cette affirmation? A laquelle fait écho cet aveu répété à l'envi, même par les autorités éducatives marocaines: "Nos élèves ne connaissent ni l'arabe ni le français".

Ces deux déclarations sont intéressantes à plus d'un titre. D'abord, parce qu'en raison de leur récurrence elles passent pour des vérités. Ensuite, parce qu'elles laissent entendre que le français et l'arabe sont les deux seules langues en usage au Maroc. Enfin parce qu'elles soutiennent, chacune à sa façon, que les Marocains se trouvent en situation de précarité linguistique.

Par ailleurs, la première assertion se réfère, de manière plus explicite que la seconde, à l'existence d'un "vrai arabe", ce qui suppose logiquement celle d'un "faux arabe". En proclamant inutile de se mettre à ce prétendu "faux arabe" du Maroc, elle confère au français une place de choix. Elle traduit également un fait: plus de cinquante ans après l'indépendance du Maroc, la France - partenaire privilégié sur tous les plans - y conserve une position prépondérante.

Ce qui donne à qui vient de là-bas le sentiment qu'il est un peu chez lui et que donc il n'a pas d'effort particulier à fournir pour s'intégrer dans la société marocaine. En réalité, la sphère dans laquelle il évolue est restreinte: soit il est en relation avec les petites gens qui travaillent à son service, soit il entretient des liens avec les élites francophones pour qui son pays reste le modèle de référence. Dans les deux cas, le français lui suffit.

Bien qu'ignorant l'arabe, il se flatte pourtant d'avoir des lumières sur cette langue et il va jusqu'à dire que les Marocains ne connaissent pas le "vrai arabe". Du reste, selon lui, ils ne connaissent pas mieux le français puisqu'ils en sont seulement à se débrouiller avec. C'est au même genre de bricolage dans les deux langues que fait allusion le propos: "nos élèves ne connaissent ni l'arabe ni le français". Non pas, évidemment, que ce jugement soit à prendre à la lettre.

Néanmoins, il fait référence à une norme linguistique, supposant l'existence d'un "vrai arabe" et d'un "vrai français". Plus, il trahit aussi un constat d'échec à peine voilé du système éducatif marocain et des politiques suivies en la matière.

Le discours de ces tenants du "bon usage" de l'arabe et du français, qui réduisent le paysage linguistique marocain à ces deux langues dans leur variété haute, n'est qu'une construction sinon imaginaire, à tout le moins partielle et partiale. Il ne saurait tenir lieu d'analyse de la situation linguistique au Maroc. C'est pourquoi un état des lieux qui rende compte plus justement de toutes les langues en usage et de leur statut, s'impose.

L'arabisation: la fin sans les moyens

Plusieurs langues coexistent. D'abord, les langues nationales: l'arabe dit "classique", l'arabe dialectal marocain (darija) et l'arabe standard moderne, auxquels il faut ajouter l'amazighe qui dispose de trois grandes variantes régionales. Ensuite, les langues étrangères léguées par l'histoire coloniale, au premier rang desquelles figure le français et, dans une moindre mesure, l'espagnol. Sans parler des langues enseignées, à l'école ou non, telles que l'anglais, l'allemand et, tout récemment, le chinois.

La Constitution marocaine de 2011, dans son article 5, reconnaît deux langues officielles: l'arabe et l'amazighe: "L'arabe demeure la langue officielle de l'Etat. L'Etat œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu'à la promotion de son utilisation. De même, l'amazighe constitue une langue officielle de l'Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception".

Cet article, on le voit, souligne l'antériorité chronologique de l'arabe comme langue officielle ainsi que l'accession récente de l'amazighe au même statut, lequel ne lui a été accordé qu'avec l'adoption de la Constitution en vigueur aujourd'hui. Ces deux langues sont-elles mises pour autant sur un pied d'égalité? On peut se poser la question puisque l'article qu'on vient de citer fait de l'arabe "la" langue officielle alors qu'il désigne l'amazighe comme "une" langue officielle, introduisant ainsi une hiérarchie subtile dans la qualification de l'une et de l'autre. Pour que le statut de l'amazighe soit éclairci, il faudra attendre la future loi organique qui doit le définir.

Le texte constitutionnel ne précise pas quel arabe est "la langue officielle". Mais il va de soi qu'il s'agit de l'arabe classique, langue du Coran et de la grande tradition arabo-islamique, à laquelle la plupart des Marocains vouent une quasi-vénération, même ceux qui l'ignorent ou qui la maîtrisent mal. Dans la conscience collective, la langue de la Révélation délivrée par Dieu au prophète de l'islam est réputée être la langue parfaite en tant qu'elle est manifestation divine. "C'est une Révélation en langue arabe pure", enseigne un verset coranique. L'arabe classique est souvent désigné d'ailleurs par un seul mot: "al-lugha", à savoir la Langue par excellence, jugée, jusqu'ici, seule digne d'être étudiée, cultivée, écrite.

Au Maroc, l'attachement à cette langue, constitutive de l'identité musulmane de la majorité de la population, est d'autant plus fort que le pays est éloigné géographiquement de l'Arabie, berceau de l'islam, et qu'il porte jusque dans son nom (en arabe, Al Maghrib, l'Occident) la marque, presque le stigmate de cet éloignement. C'est pour cette raison sans doute que le Maroc a souvent été perçu par les Etats arabes plus proches du cœur de l'arabité comme se situant à sa marge, en dépit de son adhésion, au début du XXème siècle, au nationalisme arabe et au panislamisme, qui entendaient se fonder sur une histoire, une culture et une langue communes.

Communes en partie seulement pour le Maroc, car celui-ci présente au moins deux caractéristiques qu'il partage avec son voisin algérien:

  • avant de devenir arabe, il a d'abord été berbère et il le reste massivement;
  • la colonisation française y a laissé durablement son empreinte.

On comprend pourquoi, après l'indépendance du pays, les politiques éducative et linguistique, inspirées et conduites par les nationalistes du parti de l'Istiqlâl, ont fait de l'arabisation leur maître mot, comme gage d'une arabité supposée originelle, "confisquée par le colonisateur".

Pour les tenants de l'arabisation, il fallait procéder à une décolonisation culturelle et linguistique, et retrouver, à travers l'arabe classique, une identité ancrée dans un passé arabo-musulman. Ce projet idéologique et politique n'a pas éliminé le français. En revanche, il a eu pour conséquence d'exclure de son champ et de maintenir en position d'infériorité les deux langues maternelles: l'arabe dialectal marocain et l'amazighe.

Aujourd'hui, il est admis au Maroc que l'arabisation, décidée dès les années 1960, est une des causes majeures du bilan préoccupant du système éducatif marocain. Une étude réalisée en 2013 par des chercheurs associés au Centre Jacques Berque de Rabat révèle notamment un abandon scolaire important, malgré les réformes récentes: "9,63% de la population âgée de 15 ans et plus parviennent à un niveau d'enseignement supérieur en 2010, ce qui représente 42% de celle ayant atteint ou accompli un niveau d'enseignement secondaire".

L'arabisation en question, guidée par des motivations idéologiques, a été menée dans la précipitation et l'improvisation. Avec pour résultat une politique manquant de maîtrise aussi bien pour sa mise en oeuvre souvent hésitante que pour la définition des programmes, la formation des enseignants et la conception des outils pédagogiques. Plus: la langue des manuels scolaires a souvent privilégié un classicisme éloigné de l'arabe marocain. Comme si, par cette surenchère dans le purisme, il s'agissait de se donner ou d'obtenir un label d'arabité.

L'enseignement marocain - bien que faisant sa part au français - est à présent entièrement arabisé, depuis l'école primaire jusqu'au baccalauréat, ainsi qu'à l'université pour la majorité des sciences humaines et sociales (certaines pouvant être enseignées en arabe ou en français). En revanche, les facultés de sciences et de médecine dispensent leurs disciplines en français, ce qui ne va pas sans poser de sérieuses difficultés aux bacheliers qui suivent ces filières.

Situation paradoxale: les plus fervents promoteurs de l'arabisation, tout comme les décideurs en matière d'éducation (ministres, hauts responsables de l'administration, cadres supérieurs de l'Éducation nationale), se sont toujours bien gardés de scolariser leurs enfants dans le système public. Ils préfèrent les inscrire dans les établissements français au Maroc et, plus récemment, dans d'autres écoles étrangères, qui sont payants et jouissent d'un grand prestige du fait de leur offre pédagogique plus riche, plus performante et peut-être surtout en raison de leur fonction de reproduction des élites socio-économiques marocaines.

Celles-ci ont pour habitude de faire suivre à leur progéniture des études supérieures en France, aux États-Unis ou au Canada. Deux écoles donc, celle de la majorité des Marocains, que les politiques menées jusqu'ici ont enfermés dans un système de valeurs passéistes sous prétexte de prôner l'authenticité et la tradition; en face, celle d'une minorité de privilégiés, affranchis du poids de cette tradition et occidentalisés.

Rappelons qu'au Maroc comme en Algérie, l'arabisation s'est accompagnée d'une islamisation des cursus scolaires. L'éducation islamique conçue dans la plus stricte tradition, occupe une place conséquente dans l'emploi du temps. Sans compter qu'au départ, les enseignants étaient soit des nationaux formés dans des structures traditionnelles, soit des orientaux, dont des Frères musulmans ayant fui les persécutions de Nasser. De là une pédagogie qui relève plus de la répétition que de la découverte, "le modèle implicite étant la mémorisation du Coran, qui constituait depuis des siècles la phase initiale de l'acquisition majeure de tout enseignement", comme le rappelle Gilbert Grandguillaume. Certes, des efforts ont été fournis en matière de formation des maîtres et d'élaboration de manuels scolaires, mais les résultats sont loin d'être probants.

L'arabe de tous les jours

Ces dernières années, des voix de plus en plus nombreuses se sont élevées pour remettre en question cette arabisation placée sous le sceau de l'arabe classique, qui serait une entrave au développement et à la modernité. Le débat lancé par la Fondation Zakoura a fait resurgir des points de vue déjà connus. Certains préconisent de faire de l'arabe dialectal la langue d'enseignement à l'école primaire et appellent à une réforme de l'arabe classique; les gardiens de l'orthodoxie linguistique et idéologique arabo-islamique restent campés sur leur position; d'autres vont carrément jusqu'à proposer de substituer la darija marocaine à l'arabe classique.

Les partisans de cette dernière option s'appuient sur des expériences historiques réussies: celle de Dante pour l'Italie au XIVème siècle, et celle des auteurs de la Pléiade pour la France au XVIème siècle, qui - s'affranchissant du latin - ont forgé l'un l'italien, les autres le français, à partir des langues vernaculaires en usage chez eux.

Cette référence aux langues romanes apparaît justifiée: quand on sait que la justice au Maroc est rendue en arabe classique, souvent incompréhensible pour les justiciables, ruraux en particulier, comment ne pas penser à l'Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) qui, pour faciliter la compréhension des actes de l'administration et de la justice avait imposé le français en lieu et place du latin? Le droit à une justice équitable est au coeur même de tout projet démocratique. Mais peut-on considérer que ce droit est assuré en l'absence de cette condition minimale requise: la transparence de l'échange verbal?

Un fait est sûr: la langue maternelle de tout locuteur arabophone est d'abord son dialecte. L'arabe dialectal marocain est donc la langue de communication entre tous les Marocains, qu'ils soient arabophones ou berbérophones (à l'exception de rares îlots exclusivement berbérophones). Pourtant, malgré son usage partagé dans tout le pays et sa prédominance dans les échanges quotidiens, il se voit assigné un statut inférieur et peine à obtenir droit de cité dans la production écrite.

On juge inconvenant de l'écrire alors que rien, d'un point de vue linguistique, n'empêche de le faire. Franchir ce pas, au jugement de certains, est presque un crime de lèse-majesté contre la Langue. De plus, hormis les spécialistes, les Marocains n'ont pas toujours conscience que l'arabe dialectal obéit lui aussi à des règles de syntaxe, de morphologie, d'usage. Comme si les lois de la langue étaient le privilège de la langue de la Loi, la langue noble: l'arabe classique.

C'est peut-être en raison de son caractère perçu comme "hors-la-loi" que le dialecte fait preuve d'une remarquable réceptivité aux évolutions, et se montre très ouvert aux emprunts d'expressions et de mots étrangers. Mais, souligne Gilbert Grandguillaume, ces emprunts constituent "une véritable appropriation, et non une dépossession" car ils sont "remodelés selon les règles de la phonétique, de la morphologie et de la syntaxe" de cet arabe d'une grande vitalité. Pour Hélène Fiamma, "le dialecte est l'anti-langue de bois par excellence": obéissant à des règles relativement souples, "il constitue un champ où les présupposés idéologiques, les rancoeurs et les meurtrissures du passé n'ont pas cours".

Cette vitalité se retrouve dans de nombreux domaines: des romanciers font dialoguer leurs personnages en arabe parlé, qui est désormais employé au cinéma, au théâtre, dans les séries télévisées. Si cet arabe a toujours eu sa place dans la chanson populaire, les nouveaux genres musicaux en vogue dans la jeunesse le mêlent, sans complexe, au français voire à l'anglais. Autant de "révolutions" qui représentent pour les puristes une transgression blâmable.

Celle-ci est encore plus sensible avec l'internet et la téléphonie mobile où, sinon une nouvelle langue, du moins un nouveau code de communication, cocktail d'arabe dialectal et d'autres langues, a émergé dans les "chats" et SMS. Plus permissif, ce code libère la parole sur certains sujets: relations amoureuses, complicité entre jeunes, contrairement à l'Arabe avec un grand "A", perçu comme la langue du Maître. Il autorise aussi une graphie inédite, n'obéissant à aucune norme unifiée, où l'alphabet latin se voit adjoindre des signes destinés à transcrire des sons spécifiques à l'arabe. Attentifs à ces évolutions, des linguistes marocains ont entrepris des travaux en dialectologie, domaine longtemps considéré comme un objet d'étude colonial qu'il fallait éviter d'exhumer.

Dans les débats actuels suscités par le bilan alarmant de l'enseignement public, l'arabe classique est désigné, par certains, comme étant la cause de l'échec scolaire unanimement reconnu. Echec à peine voilé dans le discours du Trône prononcé le 30 juillet 2015 par le roi Mohammed VI qui s'interroge: "Est-ce que l'enseignement que reçoivent nos enfants aujourd'hui dans les écoles publiques est capable de garantir leur avenir?" La réponse est dans la question.

D'où la proposition faite par d'aucuns d'enseigner l'arabe dialectal dès le primaire. Proposition sans doute maladroitement formulée: il ne s'agirait pas à proprement parler d'enseigner ce registre de langue dans la mesure où il est déjà connu des enfants avant leur arrivée à l'école, mais plutôt de s'en servir comme véhicule de présentation et d'explication des disciplines scolaires. Cela dit, quelle qu'elle soit, une langue ne saurait être tenue pour responsable des défaillances d'un système éducatif. Il y va plutôt des méthodes d'enseignement et du rapport au savoir, lesquels doivent se libérer de l'autoritarisme et de la croyance, du "c'est comme ça", pour faire place à la justification fondée rationnellement. Il y va aussi de la prise en compte des évolutions incontestables que connaissent l'arabe classique comme l'arabe dialectal.

Entre classique et dialectal

Doit-on déduire de ce qui précède que le champ linguistique arabe au Maroc se résume à un duel entre arabe classique et arabe dialectal? Non. La réalité est plus complexe. Entre ces deux arabes, il existe en effet un arabe médian, dit aussi "arabe standard moderne". Cette langue, commune à tous les arabophones du Golfe à l'Océan, est surtout celle de l'écrit (presse, littérature, correspondance officielle, signalisation) et, dans certains cas, celle de la communication orale en situation de monologue (bulletin d'informations, cours magistraux, conférences, discours politiques). Issu de l'arabe classique tout en s'en différenciant, l'arabe médian a connu des transformations notables sous l'influence du français et de l'anglais, ainsi qu'au contact des variétés dialectales.

Pratiqué dans les médias, il est largement diffusé et utilisé par les étudiants, enseignants-chercheurs, ingénieurs, médecins, etc., quand il s'agit d'échanger sur leur domaine de spécialité. Entré dans les foyers - grâce à la scolarisation et à la télévision en particulier - il a aussi introduit des changements dans le dialecte, qui intègre une partie de son lexique et de ses structures syntaxiques. Cette langue arabe intermédiaire s'élabore dans un mouvement de va et vient d'un registre à l'autre: "La situation linguistique du monde arabe, que l'on pouvait encore décrire au début du XXème siècle comme une situation de diglossie, est caractérisée aujourd'hui comme un continuum linguistique" résumait l'éminent linguiste Djamel Eddine Kouloughli.

L'amazighe: le retour du refoulé

Au Maroc, la levée progressive des tabous linguistiques semble à présent irréversible, comme semble irréversible la reconnaissance des particularismes et des identités diverses. Il en est ainsi de la langue et de la culture amazighes, reconnues par la Constitution depuis 2011, après plusieurs années d'occultation de la part des autorités et de revendication du mouvement associatif berbériste.

Longtemps tenue en mépris et en état d'infériorité, la langue amazighe est entrée à l'école, malgré des résistances: sans être généralisé, son enseignement est néanmoins assuré grâce à un important travail d'ingénierie pédagogique et didactique réalisé par l'Institut royal de la culture amazighe, créé en 2001. 4.000 écoles primaires auraient intégré l'amazighe à l'emploi du temps et 545.000 élèves en auraient bénéficié, selon le ministre de l'Education nationale, répondant le 30 avril 2012 à une question orale posée par la députée (et chanteuse) Fatima Tabaamrant sur la généralisation de cet enseignement.

Cette question a fait date car elle a été formulée en langue amazighe pour la première fois dans l'histoire du parlement marocain. Qu'elle ait suscité de la part des députés arabophones une demande de traduction systématique pour l'avenir, revient à une reconnaissance de fait, même par les plus réticents, à l'utilisation de cette langue au même titre que l'arabe.

Permanence et métamorphoses du français

Dans cette mosaïque linguistique déjà riche, quelle est la place du français? Pour la situer et en comprendre les évolutions, un retour sur l'histoire est nécessaire. On rappellera que l'introduction du français au Maroc ne date pas de l'instauration du Protectorat en 1912. En réalité, la présence de la langue française et de l'enseignement de type français remonte à la création à Tétouan, en 1862, de la première école de l'Alliance israélite universelle. Cette institution qui a vu le jour à Paris, avait créé au Maroc un vaste réseau d'écoles francophones.

En 1912, celui-ci comptait déjà 27 établissements, scolarisant plus de 5.000 élèves, garçons et filles. Si le Protectorat a fait du français la langue officielle de ses institutions, il n'en a pas pour autant assuré sa diffusion directe et active auprès de la population marocaine. En effet, "le bilan global de l'œuvre française en matière d'enseignement reste décevant quant à son impact sur la scolarisation des enfants marocains musulmans. En 1935, à peine 2% d'enfants marocains scolarisables fréquentent l'école française [...]. A la veille de l'Indépendance, le nombre de cadres marocains formés dans le système scolaire mis en place par le Protectorat était très restreint" rappelle Fouzia Benzakour.

Paradoxalement, le français connaîtra un développement sans précédent après l'Indépendance, en raison du maintien de cette langue dans l'enseignement public. Il gagnera du terrain aussi avec la scolarisation massive des Marocains et la présence encore très importante des Français dans le pays. Comme l'avaient prévu les accords franco-marocains de La Celle-Saint-Cloud, le 6 novembre 1955, le Maroc accédait au "statut d'État indépendant, uni à la France par les liens permanents d'une interdépendance librement consentie et définie".

Cette bizarre "indépendance dans l'interdépendance", s'est traduite par l'instauration d'une coopération assurée par des cadres français dans tous les secteurs clés (armée, administration, justice, économie et finances, enseignement et culture). La langue française, comme langue de la modernité, sortait donc renforcée de ce "transfert de compétences", au grand dam des promoteurs de l'arabisation qui s'attacheront à réduire sa place, sans y parvenir complètement et sans jamais définir son statut.

Comme si ce non-dit permettait, à leurs yeux, d'en atténuer la place réelle. Il reste que l'arabisation a réduit de fait l'étude du français dans l'enseignement, même si l'horaire qui lui est réservé, en tant que première langue étrangère, est loin d'être négligeable. Théoriquement, un élève marocain suit actuellement près de 2.000 heures de français du primaire jusqu'au baccalauréat. Dans l'administration, la situation reste flottante comme en témoignent les rappels à l'ordre récurrents en faveur de l'utilisation de l'arabe.

Ajoutons que le français reste pratiqué ailleurs: dans les médias écrits et audiovisuels (c'est moins le cas dans la presse électronique animée par une génération arabisée, écrivant plus spontanément en arabe); dans la littérature marocaine d'expression française; et particulièrement dans le monde des affaires et le marché du travail.

Tout ceci fait que - bien qu'il n'y adhère pas institutionnellement - et malgré une concurrence de l'anglais qui se fait jour, le Maroc s'inscrit à sa façon dans l'orbite de la francophonie.

D'où vient donc alors cette lamentation chronique sur la baisse du niveau de français? Car après tout cette baisse de niveau n'est pas propre à la seule langue française: lors de la dernière décennie, un bilan sévère a été officiellement dressé sur la qualité de l'enseignement marocain en général.

En attendant les effets des réformes engagées, les Instituts français au Maroc qui assurent des cours payants enregistrent des taux d'inscription toujours croissants: pour les adultes, cette formation leur permet d'espérer une insertion voire une promotion dans le monde du travail; pour les plus jeunes, elle est considérée par leurs familles comme la garantie de ce bilinguisme arabe-français tant convoité et, à terme, d'une réussite professionnelle.

Ce qui fait du français un critère de discrimination économique et sociale et le désigne du même coup comme étant à l'origine de la précarité de tous ceux, nombreux, qui n'ont pas les moyens d'échapper à l'échec et au "mal-être linguistique", imputables avant tout aux carences de l'enseignement public.

Cela étant, ne faut-il pas voir derrière cette "baisse du niveau de français", une évolution dans les formes qu'il revêt actuellement au Maroc? Longtemps, le français est resté, outre un outil de communication, le véhicule d'une culture prestigieuse. Il l'est encore pour une partie limitée des Marocains francophones: à savoir les quelques privilégiés, formés dans les établissements français du Maroc. Dans cette fonction, le français est bien la langue d'une élite urbaine dirigeante, dont le mode de vie et les références sont ostensiblement empruntés à la France.

En revanche, pour une bonne partie de la population, son usage ne témoigne que faiblement de l'attachement à une "certaine idée de la France", à sa culture, à son histoire, à ses "valeurs", etc. Pour s'en convaincre, soutient Hélène Fiamma, il suffit de parcourir les manuels locaux d'enseignement du français: ils se réfèrent en partie au contexte culturel marocain et utilisent textes d'auteurs, journaux et documents divers nationaux. Tout se passe comme si la langue française au Maroc s'émancipait de la tutelle du français hexagonal de référence. Cette "marocanisation" est mal vue des puristes et des élites qui y perçoivent, d'une part la fin de leur monopole sur le français, et d'autre part une dépravation de la variété noble de cette langue dont ils se flattent d'être les seuls détenteurs.

Que retenir de ce qui précède?

D'abord, que la situation linguistique au Maroc aujourd'hui est autrement plus complexe que ne le laissent croire certaines affirmations à l'emporte-pièce. Mais surtout, que cette complexité ne résulte pas du seul déterminisme historique. Fondées sur des choix idéologiques, les décisions politiques qui ont prévalu depuis l'Indépendance y sont pour beaucoup. L'objectif était de faire de l'arabe classique la langue dominante, censée libérer le peuple marocain de son passé colonial et, grâce à sa vertu unificatrice, permettre à chaque citoyen de se reconnaître non seulement comme marocain, mais comme participant d'une identité arabo-islamique plus vaste.

Or force est de constater qu'en raison d'une arabisation chaotique et partielle, les résultats linguistiques escomptés n'ont pas été concluants. On a eu beau prêcher au nom de l'Un et du Même, on n'a pas réduit pour autant la pluralité des langues et la diversité des identités. A quoi fait écho ce propos récent du souverain marocain, à l'occasion de la fête du Trône: "La réforme de l'enseignement doit se départir de tout égoïsme et de tout calcul politique qui hypothèquent l'avenir des génération montantes, sous prétexte de protéger l'identité".

Cet article complété et actualisé par l'auteur, a été publié sous une version initiale dans le mensuel marocain Zamane (n° 39). Il est reproduit avec l'aimable autorisation de cette publication.

Livres de référence:

  • Grandguillaume G. (1983), Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Paris, Maisonneuve et Larose
  • Fiamma H. (1994), Situation de la langue française dans le Maroc contemporain: vers quelle francophonie ?, Rabat, Service d'action culturelle et de coopération, Ambassade de France au Maroc
  • Benzakour F. (2007), Langue française et langues locales en terre marocaine: rapport de forces et reconstructions identitaires, Hérodote, 2007/3 n°126