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22/10/2013 11h:23 CET | Actualisé 22/12/2013 06h:12 CET

Non-dits autour d'une libération d'otages en Syrie

C'est la déroute militaire de la brigade "Tempête du Nord" face aux jihadistes de "l'Etat islamique en Irak et au Levant" qui a rendu possible la libération des otages libanais d'Azaz, pas le carnet de chèques du Qatar.

La brigade laïque pro-Occidentale militairement défaite

Pour tous ceux qui suivent attentivement les développements militaires du conflit syrien, la défaite de la brigade laïque pro-Occidentale "Tempête du Nord" (TN) affiliée à l'ASL face à "l'Etat islamique en Irak et au Levant" (EIIL), principale formation jihadiste en Syrie, apparaît comme une évidence.

En conflit ouvert avec l'organisation jihadiste depuis la mi-septembre 2013, la brigade TN avait fini par être expulsée de son bastion d'Azaz, ville située à 30 km au Nord-Ouest d'Alep, au début du mois d'octobre. Cinq mois plus tôt, la brigade TN avait accueilli le sénateur américain John McCain, ancien candidat républicain à la Maison Blanche, ce qui avait commencé à nourrir les suspicions des groupes jihadistes à l'égard de cette brigade, voire à l'ensemble de l'ASL.

Le point de non-retour entre la brigade TN et l'EIIL a toutefois été atteint à la mi-septembre de cette année, lorsque un médecin allemand, escorté par TN, fut découvert en train de prendre des photos à proximité des bâtiments habités par les cadres de l'EIIL. Deux semaines plus tard, à l'issue d'un ultimatum de l'organisation jihadiste, intimant l'ordre aux membres de TN de déposer leurs armes et de prêter allégeance à Abû Bakr al-Baghdâdî, Emir de l'EIIL, la brigade laïque fut militairement vaincue et ses hommes, expulsés d'Azaz, durent se replier dans les territoires contrôlés par les milices autonomistes kurdes du PYG.

100 millions fantasmagoriques

A l'aune de ces informations, nombre d'observateurs furent circonspects à l'annonce dimanche 18 octobre de la libération des neufs otages libanais détenus par la brigade TN à Azaz. Dans quelle mesure cette dernière conservait-elle encore une marge de manœuvre pour négocier la libération des otages qu'elle détenait? Avait-elle été réellement expulsée d'Azaz par l'EIIL?

Sur Twitter, la Reporter Jenan Moussa, officiant pour la chaîne émiratie Al-Aan, a été la première à souligner la concomitance entre la libération des otages et la défaite militaire de leurs ravisseurs face aux jihadistes de l'EIIL. Allant plus loin, la journaliste révèle que selon certaines sources les otages libanais auraient été exfiltrés en Turquie immédiatement après la prise d'Azaz par l'EIIL, c'est à dire depuis le début du mois d'octobre. En outre, la principale revendication de TN, exigeant la libération de 200 femmes syriennes détenues dans les geôles du régime syrien, comme préalable à la libération des otages libanais, suspectés d'appartenir au Hezbollah libanais, ne semble pas avoir été satisfaite pour le moment. Il est donc probable que les services turcs aient profité de l'effondrement de la brigade TN pour récupérer les otages libanais, afin de les échanger contre leurs ressortissants, deux pilotes d'avions turcs, enlevés à Beyrouth depuis mai dernier par un groupe libanais réclamant davantage d'implication de la Turquie dans l'affaire des otages en Syrie.

Enfin, une motivation exclusivement matérielle de la brigade TN n'est pas à exclure. Dans cette hypothèse, l'exigence de la libération de 200 prisonnières syriennes n'aurait été qu'un slogan destiné à rallier l'opinion publique syrienne, soucieuse de voir ces femmes être délivrées au plus vite des prisons du régime Assad, où les viols sont monnaie courante. Si une rançon a probablement été versée par le Qatar, dont le ministre des Affaires étrangères, Khaled Al-Attiya, a tenu à annoncer lui-même la réussite de sa médiation dans l'affaire "des otages libanais", Doha revenant ainsi à son rôle initial, avant son engagement "offensif" en faveur des révolutions du printemps arabe, de médiateur des crises internationales. Cependant, le montant de cette rançon a sans doute été beaucoup moins important que les sommes fantasmagoriques (jusqu'à 100 millions d'Euros) avancées par certains médias arabes. La brigade TN, protégée par les milices kurdes susceptibles de lui ravir l'initiative dans cette crise, n'ayant plus les moyens de marchander des otages qu'elle ne pouvait désormais plus détenir dans un lieu sûr.

L'expansion inexorable de l'EIIL

Ainsi ce dénouement heureux pour les otages, suspectés par leur ravisseur d'appartenir au Hezbollah, et leurs familles au Liban pourrait donc avoir été provoqué paradoxalement par l'expansion de l'EIIL, constituant pourtant le groupe jihadiste le plus hostile aux chiites, au détriment d'une brigade laïque et pro-occidentale de l'ASL.

Cette expansion de l'EIIL, qui semble aujourd'hui inexorable, est parachevée par une stratégie d'enracinement au sein de la société syrienne menée autour de trois axes principaux. Dans les milieux urbains, les enfants livrés à eux-mêmes dans les rues sont pris en main par l'EIIL qui organise des activités récréatives et des kermesses dans les agglomérations urbaines d'Alep et Raqqa.

Pour les combattants de l'EIIL, il ne s'agit pas seulement de communication, ni de se défaire de leur image de radicaux forcenés que leur attribue une large part de la population syrienne, mais d'une stratégie à long terme. En effet, dans l'espace de deux ou trois ans, la plupart de ces enfants intégreront les troupes de chocs de l'EIIL, qui semble selon certaines sources recruter des combattants dès l'âge de 13 ans.

En milieux ruraux, l'EIIL concentre ses efforts vers les tribus syriennes dont plus d'une dizaine dans la région d'Alep ont fait récemment allégeance à un représentant d'Abû Bakr al-Baghdâdî, Emir de "l'Etat islamique en Irak et au Levant". Enfin, un repeuplement de certaines zones conquises pourrait à terme être assuré par les familles de combattants étrangers (femmes et enfants) désireuses d'effectuer une Hijra (émigration vers une terre d'Islam) dans un Etat régi selon la loi islamique. C'est dans ce contexte, qu'une famille élargie, comprenant de nombreux enfants en bas âge, de combattants jihadistes originaires du Kazakhstan a été installée par l'EIIL dans une villa d'Azaz, probablement un ancien quartier général de "la Tempête du Nord".