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09/05/2015 10h:53 CET | Actualisé 09/05/2016 06h:12 CET

Taxi driver: Confidences sur le siège passager

SOCIÉTÉ - Il fut une époque où j'évitais soigneusement de prendre le volant à Casablanca. Résultat : je pratiquais assidûment les chauffeurs de taxis casablancais. En long, en large et en travers. Avec plus ou moins de bonheur. Du personnage louche au discours décousu au charmant érudit qu'on quitte à regret ...du grossier survolté accro au klaxon au délicieux gentleman qui attend votre feu vert pour allumer une cigarette ...de l'ivrogne empestant l'alcool à 8h du matin à l'hilarant boute-en-train, j'aurais presque tout vu et entendu. Mais avec le recul, ce sont les chauffeurs de taxi qui m'ont confié des pans de leur univers personnel qui m'auront le plus marquée. Le temps a brouillé les traits et éteint le son de la voix de ces conteurs d'un quart d'heure. Mais ma mémoire a arraché aux griffes acérées de Cronos des bribes de phrases et des fragments d'images hétéroclites. Dans une société marocaine friande de mascarades, j'ai accueilli ces instants criants d'authenticité comme autant de cadeaux de la Providence. Reconstitution de morceaux choisis de ces confidences-express.

De l'impossible deuil: "J'ai une fille étudiante en médecine. Brillante depuis toujours. Toujours première de sa classe. Toujours le nez fourré dans un bouquin. Sa mère et moi n'avons jamais eu à lui courir après pour les devoirs. C'est une enfant facile, un cadeau du ciel, le plus beau qui soit. Elle veut se spécialiser en neurologie. L'année dernière, elle a commencé à se plaindre de douleurs à l'estomac. On l'a emmenée à l'hôpital. On a tout fait : les radios, les scanners, tout le foin. Le médecin avait du mal à poser le bon diagnostic. Puis un jour, il m'a convoqué. J'étais étonné mais pas plus inquiet que ça. Il m'a annoncé, de but en blanc, que ma fille en avait pour deux mois maximum. Sa mère et moi avons choisi de ne rien lui dire. Mais un soir, les douleurs étaient particulièrement intenses et ma fille m'a regardé droit dans les yeux : "Papa, je crois que c'est la mort "... [il marque un long silence durant lequel il lutte contre les larmes].... Je refuse de parler d'elle au passé. Elle a à peu près ton âge je crois. Que Dieu te protège, mon enfant."

De la petite fille qui refuse d'ouvrir les yeux: "Tu as déjà visité un orphelinat, a khti (ma soeur, ndlr)? Non ? Remarque, vaut mieux pas. Vous, les femmes, vous êtes des petites choses fragiles. Moi, j'en ai visité un, d'orphelinat. Je peux te dire que c'est pas jojo. Là-bas, j'ai vu les enfants s'agiter dès qu'ils voyaient des étrangers. Ils levaient tous les bras au ciel en lançant des "Papa, maman !" à de parfaits inconnus. Tous, à l'exception d'une petite fille silencieuse qui gardait les yeux fermés. Elle n'était ni aveugle ni sourde-muette. Peut-être savait-elle d'instinct que le monde des adultes ne méritait pas qu'un regard aussi pur que le sien se pose sur lui. J'en ai pleuré. Oui, a khti, moi qui suis un homme, et un costaud comme tu vois, j'en ai pleuré. Je voulais l'adopter. Mais ma femme a dit niet. Que veux-tu que je te dise ? Oui, c'est elle qui porte la culotte dans notre couple."

Du burn-out: "Avant le taxi, j'étais responsable administratif et financier. Je gagnais bien ma vie. Mais je n'ai pas dormi pendant deux ans. Les chiffres me harcelaient jusque dans mon sommeil. J'ai consulté. Le psychologue m'a posé une question simple:'Qu'est-ce qui compte le plus à vos yeux, la santé ou l'argent ?' Moi, entre nous, je n'aurais pas dit non aux deux, mais bon. J'ai tranché. Le psy m'a conseillé de faire quelque chose de différent pour m'aérer l'esprit: "allez passer votre permis de conduire par exemple". Alors j'ai tout passé, tous les permis : moto, voiture, camion, bus. Ne manquait plus que le tapis volant. C'est comme ça que j'ai atterri dans cette profession. Aujourd'hui, j'attends que mon fils boucle ses dix huit ans. Nous irons alors vivre dans une petite ferme que je possède à Oulmès. Avec plein d'arbres et d'oiseaux. A Casa, on fait des dépressions."

De la duplicité des (belles) femmes: "Ah les femmes ! Moi je dis que ce sont des créatures duplices ! Pas toi, bien sûr. Surtout les plus belles. Euh...enfin, ... tu es jolie, a khti, hein, mais toi, tu es une naïve, ça saute aux yeux. Moi, je te parle des démons dotés de visages d'anges et de silhouettes de nymphes. Des manipulatrices qui trompent leur monde. Une cliente m'a parlé un jour de sa meilleure amie, un canon dénommé Sarah. Casanière et discrète, Sarah avait une excellente réputation dans le quartier. Elle se rendait à l'étranger deux à trois fois par an. Elle faisait croire à tout le monde qu'elle partait en mission. En mission haha ! Une mission 100% Kamasutra, oui ! En réalité, elle rejoignait un Saoudien. A chaque escapade, il lui versait dix millions ! Faut croire qu'elle était douée, la brebis galeuse ! Moi, j'ai une fille et je ne veux pas qu'elle emprunte ces sentiers diaboliques. Elle est jolie comme un coeur, donc je me méfie. Je lui offre absolument tout ce qu'elle veut. Yak (n'est-ce pas, ndlr), a khti*, c'est la meilleure stratégie, non?

Les chauffeurs de taxis ne sont pas tous enclins aux confidences et le contexte ne se prête pas toujours aux échanges à cœur ouvert. Mais une chose est sûre : tous peuvent se targuer d'une profonde connaissance des méandres de l'âme humaine. Si l'envie de s'ouvrir à vous les prend, ouvrez grand les oreilles et sautez sur l'occasion : des contrées inconnues pourraient s'offrir à vous...

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