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14/06/2015 07h:11 CET | Actualisé 14/06/2016 06h:12 CET

On ne choisit pas ses voisins

Avant-hier, un de mes voisins était en proie à une crise d'euphorie. Cette conclusion, ce sont mes tympans qui l'ont tirée, suite à la soirée karaoké organisée par le gai pinson. J'imagine qu'il tenait à ce que sa joie de vivre contamine tout le quartier. Sans vouloir jouer les rabat-joie, la mayonnaise n'a pas pris. Pas chez moi, en tout cas.

Kazunori Nagashima via Getty Images

Avant-hier, un de mes voisins était en proie à une crise d'euphorie. Cette conclusion, ce sont mes tympans qui l'ont tirée, suite à la soirée karaoké organisée par le gai pinson. J'imagine qu'il tenait à ce que sa joie de vivre contamine tout le quartier. Sans vouloir jouer les rabat-joie, la mayonnaise n'a pas pris. Pas chez moi, en tout cas.

Le soir suivant, je caresse l'espoir de goûter une nuit complète de sommeil. Le début de soirée étant calme, je suis d'abord en confiance. Brusquement, à 21h, surprise! Des youyous retentissent. Une nouvelle soirée euphorique commence...

Ces bruyantes manifestations, soi-disant occasionnelles, font partie de la routine chez une catégorie de voisins: les courants d'air. Vous verrez rarement leur fraise (ndlr : leur visage). Mais vous ne louperez aucun de leurs passages, car ils les marquent toujours en fanfare.

Je maitrise bien le sujet puisque j'ai l'incongruité d'habiter en-dessous d'un courant d'air. Les soirées orchestrées par ce fêtard comptent toujours une trentaine de convives, avec chanteur célèbre payé une fortune pour s'époumoner.

Malin comme un singe, M. Fêtard a mis au point une ruse pour me neutraliser : m'inviter à toutes ses fiestas. Le fait que nous ne nous connaissions ni d'Eve ni d'Adam ne l'a jamais gêné.

Embarrassée par cette marque de courtoisie, je déguerpis de chez moi à chaque invitation. Les autres voisins, eux, protestent régulièrement auprès de lui, à des heures improbables du jour ou de la nuit (nuit et jour se confondant dans le référentiel de M. Fêtard).

Le mépris décomplexé des Marocains pour la tranquillité d'autrui est bien connu. Cerise sur le gâteau: le défaut d'isolation sonore des appartements, quel que soit leur standing. Une cerise qui m'en aura fait entendre des vertes et des pas mûres...

En ce moment, par exemple, je suis régulièrement invitée dans l'intimité mouvementée du couple de l'appartement du dessous. Il me semble que la saison des amours n'est pas d'actualité chez eux.

Je suis souvent réveillée au milieu de la nuit, par un charivari de tous les diables : éclats de voix, bris de vaisselle, noms d'oiseaux qui fusent à tire-d'aile...S'ensuit un silence de cathédrale, presque glaçant.

Certains soirs, en revanche, je devine, à certains sons étranges, des instants de félicité conjugale. Je suis toujours gênée quand je croise le couple passionnel dans l'ascenseur. Nos échanges se limitent aux banalités d'usage, mais ce sont d'imparfaits inconnus.

Parmi mes voisins, je sais aussi qui ronfle, à partir de quelle heure, pendant combien de temps et suivant quelle technique : sifflements ou pas, pauses ou pas, etc.

Ma culture encyclopédique ne s'arrête pas là. J'ai repéré les pipelettes accros au téléphone. Et il m'arrive de percevoir la teneur des discussions entre mes voisins mitoyens et leurs convives. Au point de me surprendre moi-même à opiner parfois de la tête, ou, au contraire, à froncer les sourcils, en fonction de ce que j'entends.

Je vous passe les cris de guerre poussés par la mère de famille du 2e étage, à 6h30 tapantes, afin de réveiller sa marmaille. Puis un quart d'heure plus tard, les tirs de sommation du père qui prend virilement la relève. Je sais à quelle heure la marmaille finit réellement par se réveiller, quel enfant est le plus turbulent, et qui s'est levé du mauvais pied.

Dans un autre registre (quoique), j'ai eu une voisine passionnée de bricolage. Jamais je n'aurais imaginé qu'une femme soit capable de s'amouracher d'une perceuse électrique au point d'en faire usage un jour sur deux.

À moi les mélodieuses "après-midi 100% perceuse" et les nocturnes "perceuse-party"! Curieusement, la bricoleuse n'a jamais songé à m'inviter à prendre part à ses fêtes, pourtant aussi bruyantes que celles de M. Fêtard. Est-il besoin de préciser que mon budget "boules Quiès" a explosé?

Je vous passe les ados, victimes de surdité précoce à force d'écouter de la musique à plein tube. Négocier avec eux est délicat, en particulier lorsque que vous savez que leurs parents eux-mêmes sont dépassés (ndlr : encore une indiscrétion des murs transparents).

Une pensée émue aux somnambules qui n'hésitent pas à déplacer les meubles du salon à une heure du matin. L'idée déco surgie en pleine nuit, eux, ils la saisissent au vol (de nuit). Ils savent que les bonnes idées inspirées par Morphée se volatiliseront dès l'aube sinon.

Ceux qui vivent en immeuble sont familiers de ces turpitudes sonores. Ceci dit, parmi toutes les pommes de discorde possibles, le paiement des cotisations du syndic d'immeuble est peut-être la plus grosse, y compris dans les résidences dites de haut standing...

Il se trouve que je suis membre du bureau d'un syndic d'immeuble. Résultat : à la fin de chaque trimestre, au moment du recouvrement des cotisations, une petite boule se forme dans mon ventre. Elle me rappelle que certains voisins vont me faire regretter le jour où je suis née avant de cracher leur cotisation...

Une businesswoman, propriétaire d'un appartement qu'elle donne en location, fait partie du lot. Je lui téléphone pour l'inviter à s'acquitter de son dû. Dotée d'un débit-mitraillette, elle enchaîne, argument (bancal) sur argument (bancal) pour justifier son refus de payer.

Après le premier argument ("Je n'ai pas de locataire en ce moment, pourquoi devrais-je payer le syndic alors que je ne génère aucun chiffre d'affaires avec vous?" (sic)), elle enfile d'autres perles, toujours à la vitesse du son.

Avant le bouquet final: "Est-ce que vous pouvez me faire une ristourne, disons 50% ?" (sic).

Jusque-là, je ne suis pas peu fière d'avoir réussi à garder mon sang-froid. Je dirai même que les âneries que j'écoute m'amusent. Mais là, quoique formulée poliment, son aimable requête déclenche un court-circuit à l'intérieur de ma boite crânienne. Mes oreilles se mettent à siffler et de la fumée commence à s'en échapper.

Je ne me souviens pas des propos précis que j'ai tenus à Mme Picsou. Je sais simplement que j'ai probablement lâché le rottweiler qui sommeille en moi, en prenant soin d'ôter sa muselière.

Toujours est-il que le lendemain matin, je reçois un chaleureux coup de fil du trésorier du syndic. Il se répand en remerciements, n'en revenant pas d'avoir reçu un chèque signé de la main de Mme Picsou.

Depuis ce jour, certains voisins me vouent une réelle admiration, voyant en moi une incarnation de Sainte Rita, la Sainte italienne des désespérés. D'autres se font plus distants, soucieux d'éviter d'avoir à fricoter avec nous - mon rottweiler et moi.

Dans un registre plus sexy, je constate qu'un immeuble compte au moins un coureur de jupons ou une coureuse de caleçons. D'après moi, c'est une règle universelle. Soit vous en avez déjà croisé un(e), soit vous en êtes carrément un(e).

Ce type de situation peut être délicat à gérer. Le bureau de mon syndic est régulièrement secoué de débats destinés à arrêter la manière la plus efficace de calmer les ardeurs de l'athlète. En général, les avis divergent.

Si certains n'aiment pas s'immiscer dans l'intimité olé-olé d'autrui, d'autres ne reculent devant rien. C'est qu'à la longue, les allées et venues d'étranges créatures finissent par en exaspérer plus d'un. Et puis, beaucoup craignent l'influence néfaste que ce petit monde peut exercer sur leurs rejetons.

Généralement, soit on envoie le concierge au charbon, soit on reporte indéfiniment le règlement de la question. Il arrive aussi que le problème se résolve de lui-même, par un déménagement, un mariage ou la grâce d'une baisse de forme. Chacun retrouve alors un semblant de sérénité, jusqu'à l'arrivée d'un nouveau trublion dans l'immeuble. La nature a horreur du vide...

Enfin, il y a les voisins franchement bizarres, à l'instar d'un fascinant voisin de palier kleptomane. Un jour, ce bonhomme subtilise une plante verte posée à l'entrée de l'immeuble. Le président du syndic lui laisse alors entendre qu'il le soupçonne d'être l'auteur du larcin.

Comme par magie, la plante voltigeuse réapparaît le lendemain dans l'ascenseur. Peut-être qu'à l'instar de la chèvre de M. Seguin, fatiguée d'être confinée au rez-de-chaussée, elle avait voulu explorer d'autres étages.

Bref, tous ceux qui occupent un appartement savent que la copropriété est un sacré challenge sous nos cieux. Grâce au Ciel, l'incivisme est une valeur équitablement répartie entre toutes les couches sociales au Maroc.

Pour autant, la copropriété recèle aussi beaucoup d'agréments. Il y a les voisins serviables, les voisins qui deviennent des amis, les solidaires, etc ... Sans compter ceux qui se dévouent corps et âme au sein des syndics de copropriété, allant jusqu'à puiser dans leurs propres deniers.

Les voisins, ces héros, sont un peu comme la famille: il y a du bon grain et de l'ivraie. On ne les choisit pas, mais ils font, tous autant qu'ils sont, le sel de la vie. Profitons-en!

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