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18/04/2015 22h:20 CET | Actualisé 18/06/2015 06h:12 CET

Bienvenue à Anfa Supérieur

Ou plutôt "Bienvenue à Anfa Sup", pour parler comme les happy few et ceux(elles) qui sont accroché(e)s H24 à leurs basques, l'air de croire que la richesse est une "maladie" contagieuse. Inutile de préciser que c'est le type de maladie qu'on rêverait d'attraper et puis de ne jamais en guérir aussi! Non, je ne ferai pas semblant de faire la fine bouche en prétendant l'inverse. Voilà pour le titre de ce billet made in Anfa Sup donc.

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Ou plutôt "Bienvenue à Anfa Sup", pour parler comme les happy few et ceux(elles) qui sont accroché(e)s H24 à leurs basques, l'air de croire que la richesse est une "maladie" contagieuse. Inutile de préciser que c'est le type de maladie qu'on rêverait d'attraper et puis de ne jamais en guérir aussi! Non, je ne ferai pas semblant de faire la fine bouche en prétendant l'inverse. Voilà pour le titre de ce billet made in Anfa Sup donc.

Tous ceux qui ont vécu un temps à l'étranger savent combien il est agréable de recevoir chez soi des amis étrangers avec qui on a partagé les hauts et les bas d'une période-charnière de sa vie. Les amitiés nouées "là-bas", dans cet Ailleurs désormais révolu, ont une saveur particulière. On aime saisir au vol la moindre occasion de les entretenir: faire visiter son pays en est une. L'espace d'une escapade, il est permis de restaurer le passé dans une version sublimée et de déguster une madeleine de Proust.

C'est aussi une entreprise sérieuse, voire une responsabilité. Chaque fois que je m'y suis attelée, je me suis efforcée de faire visiter les "bons" endroits, de protéger des arnaques, de faire deviner les contours d'une société aussi complexe qu'hétérogène. Bref, d'éviter l'écueil des clichés stériles.

Cette expérience, c'est Zineb, une copine casablancaise qui s'apprête à la vivre à son tour ce week-end. Benoît, un de ses anciens collègues à Noisy-le-Grand en France, fait un crochet par Casablanca pour les besoins de son travail. Elle souhaite en profiter pour jouer les guides. Se disant probablement que « plus on est de fous, plus on rit», elle me convie à être de la partie.

Assez classiquement, on opte, pour commencer, pour la mosquée Hassan II. Zineb et moi sommes aussi éblouies que Benoît par ce chef d'oeuvre digne d'un joyau architectural d'Iran.

Sans transition, on passe au Morocco Mall et à la corniche d'Ain Diab. Peut-être souhaitons-nous, inconsciemment, prouver à notre hôte que le Maroc est entré de plain-pied dans la modernité et la société de consommation. Conjurer l'image cruelle de la misère et du sous-développement économique. Nous avons oublié, au passage, combien les faits peuvent être têtus.

Après avoir longuement déambulé dans le mall et s'être tantôt extasié devant certaines vitrines, et tantôt joué les hyènes envieuses (ndlr: ricanements appuyés) devant le luxe inouï d'autres devantures, nous faisons halte pour déjeuner en bord de mer. Nous savourons la vue parfaite et le soleil généreux de ce samedi printanier tout en esquissant la suite du programme.

C'est là, entre un délicieux saumon et un indécent tiramisu format XXL, que Zineb a une fulgurance: "Et si on faisait un petit tour du propriétaire à Anfa Supérieur?"

Jamais l'expression "faire le tour du propriétaire" ne m'aura paru aussi cocasse... L'idée me plaît immédiatement. Consciente du standing de ce quartier, je prends soin de préparer notre hôte au choc visuel imminent. Zineb et moi lui expliquons que l'endroit où nous allons n'a pas grand-chose à envier à Beverly Hills.

Nous déambulons au hasard des ruelles d'Anfa Sup. La promenade nous fait l'effet délicieux du plus sophistiqué des massages thaï. Nous nous faisons une joie d'explorer une galaxie empreinte de calme, de luxe et de volupté.

Ici, tout est beau, tout est lisse, tout est harmonieux. On ne marche pas: on gliiisse. On ne court pas: on patiiine. On ne conduit pas non plus: on flotte sur son tapiiis (volant). On ne cesse de se pâmer - et nos mâchoires inférieures de se relâcher mécaniquement - devant la beauté de cette île nichée au cœur de Casanegra.

Les façades des maisons rivalisent de raffinement, les jardins de luxuriance. Zineb aura compté dix-neuf palmiers dans le jardin d'une propriété protégée par de hauts murs de l'indiscrétion plébéienne. A cette échelle, j'ose croire qu'on peut parler de forêt.

Une maison en particulier nous coupe le souffle. Une façade exquise, une immensité insensée, un jardin paradisiaque....Ni une ni deux, on se met tous les trois à prendre des photos simultanément, portés par une sorte de réflexe collectif nippon.

Ceci dit, c'est une impasse (répondant au doux nom d'un arbre fruitier et que nous rebaptiserons ici "Impasse des cocotiers") qui nous aura le plus "anesthésiés". Une vision quasi-onirique, aux reflets saumon pâle, s'offre à nos regards. Elle semble tout droit sortie d'un roman de Francis Scott Fitzgerald. Vision d'autant plus insaisissable qu'il nous sera impossible de la photographier en raison de la présence de deux vigiles attentifs à notre manège.

Ces deux-là nous observent avec perplexité. Nos mines et nos accoutrements ne font pas particulièrement "hurluberlus" a priori mais notre véhicule fait un peu exotique par ici. Nous sommes sensibles à leur désarroi: une petite berline, cela fait tache au milieu des troupeaux de Ferrari et de Maserati qui gambadent ici. Nous préférons faire rapidement place (ou impasse) nette.

Les demeures aperçues plus tard nous paraissent bien pâles, en comparaison avec la splendeur des "cocotiers". Nous nous surprenons à banaliser, l'air de rien, le luxe ambiant. Il aura fallu moins d'un quart d'heure pour que la fréquence des "ah!" et des "oh!" se réduise. Le cerveau humain est prompt à s'adapter à de nouveaux référentiels, surtout lorsqu'il s'agit de référentiels pas franchement désagréables...

Perfectionniste, Benoit nous demande si nous avons une connaissance dans le coin, histoire d'admirer aussi "de l'intérieur". Zineb et moi-même nous mettons à nous creuser les méninges. Mais il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour nous de dénicher une connaissance ici. Les voies d'Anfa Sup demeureront impénétrables.

Soudain, deuxième fulgurance de Zineb: "Il faut montrer à Benoit le bidonville à côté!". En moins de cinq minutes, on bascule dans une autre galaxie, aux antipodes de l'Eden que nous venons de quitter. L'atterrissage est rude. Benoit, qui n'a jamais vu de bidonville, est encore plus estomaqué que Zineb et moi, davantage coutumières de ces spectacles de misère. Le dénuement absolu nous prend tous les trois aux tripes. Inutile d'énumérer de quoi on manque ici puisqu'on manque de tout.

Nous sommes un peu sonnés par le grand écart que nous venons de faire (sans aucun échauffement) entre "Anfa sup" et "Anfa inf". L'acceptation de ce fossé n'est pas aisée mais nous savons tous les trois que, dès demain, le train-train quotidien reprendra ses droits.

NB: il n'existe aucune trace de l'Impasse des "cocotiers" dans Google Map. C'est à croire que nous sommes tombés sur un mirage...

Galerie photo Les coins où sortir à Casablanca Voyez les images

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