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19/01/2018 12h:28 CET | Actualisé 19/01/2018 12h:28 CET

Tunis, 14 janvier: Sept ans de réflexion*

FETHI BELAID/AFP/Getty Images

Ce vendredi 14 janvier 2011, au milieu de la foule qui s'était massée sur l'avenue Bourguiba, devant le ministère de l'Intérieur, j'ai retrouvé ma prof d'arabe et mon prof de philosophie du lycée. Elle m'a dit :"Rappelez-vous bien ces moments, vous les raconterez à vos enfants". Je m'étais levée vers 9 heures, réveillée par le bruit des hélicoptères qui tournaient au-dessus du quartier. Nous habitions alors derrière le ministère de l'Intérieur. Nous nous étions endormis la veille avec le bruit de fond des "manifestants" qui avaient déferlé, malgré le couvre-feu, sur l'avenue Bourguiba pour acclamer Ben Ali, qui venait de faire son dernier discours télévisé, lançant le fameux "Je vous ai compris".

Mon père a appelé vers 10 heures: "Les filles, je suis à l'avenue Habib Bourguiba, on manifeste contre Ben Ali, rejoignez moi". Nous nous précipitons dans la rue, avec un mélange de peur et d'enthousiasme. Une tong bleue marine gît au milieu de la rue. Deux flics nous disent: "Interdit de passer". Je crie: "On va passer, on va rejoindre notre père!"

Notre père est devant l'Hôtel Africa, criant des slogans avec la foule. Al Jazeera filme. Je vois beaucoup d'amis et de connaissances. Les heures qui suivent sont d'une confusion totale: on avance, on recule, on change de trottoir, on se réfugie dans des boutiques, on s'enfuit par des rues perpendiculaires à l'avenue, on y revient, le tout noyé dans des nuages de gaz lacrymogènes. Finalement, dans l'après-midi, la nouvelle s'est répandue dans tout le pays: "Il a pris l'avion, il s'est enfui".

L'image qui me reste de cette journée 7 ans après, c'est celle de mon père, émergeant dans son long manteau d'un nuage de lacrymogènes, tel Superman, pour nous sauver de la rage des flics. Je n'avais jamais vu une telle rage. Et ils ont continué avec la même rage dans les mois qui ont suivi la fuite du dictateur.

Où en sommes-nous, nous la génération qui a fait cette révolution?

La majorité sont, comme moi, toujours précaires, ayant accumulé expériences et déceptions. Une petite minorité s'est faite sa place dans la bureaucratie des ONG subventionnées, une autre minorité a émigré.

Notre expérience nous fait penser que les gens au pouvoir - qui sont à peu près les mêmes que ceux d'avant la révolution, simplement "updatés" - font tout pour nous dégoûter et nous pousser à prendre l'avion pour aller voir ailleurs. Le nombre d'étudiants tunisiens ayant bénéficié d'Erasmus a triplé, mais les visas Schengen restent toujours aussi difficiles à obtenir.

Le slogan écrit sur une palissade de l'avenue Bourguiba - "La Tunisie, seule démocratie du monde arabe" - a disparu depuis bien longtemps: à sa place s'élève le bâtiment écrasant d'une banque. Ce symbole dit tout. La Tunisie, comme la Grèce, est livrée à la loi des "banksters" (το νόμο των τραπεζάνγκστερων).

Bien sûr, aujourd'hui on peut (presque) tout dire et (presque) tout écrire, mais l'attitude de la mafia au pouvoir se résume à: "Cause toujours, tu m'intéresses." Des révoltes locales se succèdent sans interruption. Elles donnent rarement des résultats palpables.

Des mouvements tentent de bloquer les initiatives les plus monstrueuses du nouveau régime - une étrange coalition d'anciens benalistes, de "technocrates", de "démocrates" et d'islamistes -: d'une part la loi de réconciliation financière, visant à blanchir les crimes économiques commis sous l'ancien régime, d'autre part le projet de loi donnant plus de pouvoir à la police. Deux collectifs se sont créés contre ces projets. Le combat continue, en Tunisie comme en Grèce, contre ceux qui appliquent le proverbe ottoman: "Baise la main que tu ne peux mordre". Et à ceux qui ont la nostalgie de l'ancien régime -"au moins il y avait de l'ordre" -, on ne peut que répondre une chose: Le désordre des multitudes est toujours préférable à l'ordre des casernes et des prisons.

*Allusion au titre original du film de Billy Wilder, The Seven Year Itch, traduit en français par Sept ans de réflexion.

Des traductions de ce témoignage ont été publiées sur le site grec the press project et sur le site international tlaxcala-int.org.

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