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23/03/2016 06h:56 CET | Actualisé 24/03/2017 06h:12 CET

Terrorisme : Islam radicalisé ou radicalisation islamisée?

Opportunisme carriériste, trafic d'influences, bal des affects et "tout à l'ego", comme dit malicieusement notre ami Regis Debray : les experts, c'est comme les trains, ça peut en cacher d'autres...

Tous les journaux télévisés francophones du vendredi 18 mars 2016 en ont fait leur titre principal : "Salah Abdeslam, l'ennemi public numéro 1, arrêté !" Après quatre mois de traque, ce Français de 26 ans, d'origine marocaine- considéré comme le dernier survivant du commando responsable des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis - a été appréhendé et blessé au cours d'une opération de la police belge dans un quartier de Molenbeeck à Bruxelles.

Les enquêteurs français et belges avaient perdu la trace du fugitif depuis qu'il avait été contrôlé le matin du 14 novembre 2015 à bord d'une voiture sur la route Paris-Bruxelles, alors que son nom n'était pas encore apparu dans l'enquête. Un autre homme, lui aussi lié aux attentats de Paris et identifié comme "le soi-disant Mounir Ahmed Al Hadj alias Amine Choukri", a également été blessé durant cette même intervention. "Il avait été contrôlé en compagnie d'Abdeslam à Ulm en Allemagne en octobre 2015", a précisé le parquet. "Trois autres personnes ont également été privées de liberté", a poursuivi le porte-parole du parquet. Il s'agit des nommés Abid A., Sihane A. et Djemila M, tous membres de la famille qui a hébergé Salah Abdeslam. Au total, trois perquisitions ont eu lieu et se sont achevées en fin de soirée...

Au stade de l'enquête - à la mi-mars 2016 - Salah Abdeslam est considéré "au minimum" comme le "logisticien" du groupe Abaaoud qui a commis les attentats du 13 novembre 2015, voire comme "l'artificier" qui aurait fourni les armes à feu de ses complices et mis au point leurs ceintures d'explosifs. Son frère aîné, Brahim, 31 ans, a participé, pour sa part, au mitraillage des terrasses de cafés proches du Bataclan, avant de se faire sauter avec sa ceinture explosive. Pour les enquêteurs, Salah le cadet, était le plus "rusé", son rôle "pouvant s'être révélé déterminant" dans le montage des opérations.

C'est lui qui a véhiculé des terroristes de la cellule Abaaoud jusqu'au Stade de France. Il a ensuite rejoint le XVIIIe arrondissement de Paris et, pour une raison mystérieuse, a apparemment renoncé à faire sauter sa propre ceinture explosive, avant de disparaître.

Le communiqué de revendication aussitôt diffusé par Dae'ch évoquait bel et bien cet attentat-suicide supplémentaire qui, curieusement, n'a pas eu lieu...

Seule certitude : un gilet explosif - de confection similaire à ceux utilisés au Stade de France et au Bataclan - a été retrouvé par la police française le 23 novembre -, dans une poubelle à Montrouge (Hauts-de-Seine), ville qu'Abdeslam a traversée le soir même des attentats. Comme l'atteste le relevé de ses appels téléphoniques, il entretenait des liens suivis avec Abdelhamid Abaoud, le chef présumé des commandos du 13 novembre. Ensemble, ils avaient commis divers vols et larcins et étaient considérés par les services belges comme candidats potentiels au départ en Syrie.

Contrairement à ce qui a été répété par une majorité de médias, à savoir que Salah Abdeslam était parfaitement inconnu des fichiers judiciaires et de la documentation des services spéciaux belges et français, ce jeune homme avait déjà fait l'objet de huit condamnations pour vols et autres escroqueries dont l'une est passablement révélatrice. Engagé comme ambulancier par la commune de Molenbeeck, Abdeslam ne trouvera rien de mieux à faire que de détrousser l'un des cadavres qu'il venait de charger dans son ambulance...

Les services savaient également qu'il fréquentait régulièrement certaines des dix-huit mosquées salafistes de Molenbeeck, toutes - peu ou prou - financées par l'Arabie saoudite ! "On a un vrai problème avec la communauté musulmane de Belgique et notamment avec la diaspora marocaine", explique un officier supérieur des services français ; "quoiqu'il en soit la question se pose de manière récurrente : pourquoi, compte tenu de ses nombreuses condamnations, Salah Abdeslam était-il encore en liberté ?"

Il y a un mois exactement, les policiers belges l'avait repéré et s'apprêtait à l'arrêter. Ils ont dû attendre quatre heures que le procureur - en pause déjeuner - donne son feu vert à une telle intervention, le temps pour la famille de simuler un déménagement et de l'exfiltrer en le dissimulant dans une armoire au nez et à la barbe des policiers furieux !

A l'appui de ces données capitales, deux constats peuvent être établis : avant les attentats, ses déplacements ne correspondent pas à une ou des raison(s) pouvant constituer le fil rouge de leur préparation ; après les événements, sa cavale n'était pas non plus préparée ni d'éventuelles bases de repli prévues. Conformes au dossier des autres auteurs des attentats de Paris et Saint-Denis, ces premières conclusions permettent d'affirmer provisoirement que la totalité du commando était initialement promise à une mort certaine, pouvant laisser qualifier les événements du 13 novembre 2015 d' "attaques suicides".

Retour sur images : en août 2015, Salah Abdeslam était en Grèce d'où il s'est embarqué pour l'île italienne de Bari, à bord d'un ferry. Abaaoud, le coordinateur des attentats avait, lui aussi transité par la Grèce ainsi qu'au moins deux kamikazes du Stade de France.

Ces derniers avaient débarqué sur l'île de Leros à la faveur du flux de réfugiés en provenance de Syrie. A ce stade, on ne sait toujours pas si eux-mêmes provenaient de Syrie ou s'ils ont choisi de se fondre dans une masse parfaitement incontrôlable...

En septembre 2015, on retrouve Abdeslam en Hongrie, franchissant sans encombre la frontière autrichienne. Depuis la Belgique, il reviendra à Budapest où il séjourne quelques jours : a-t-il cherché à y recruter une équipe parmi les migrants avec lesquels il aurait eu de multiples contacts ?

En octobre 2015, le voici en France à Saint-Ouen dans le Val-d'Oise où il achète à un vendeur de feux d'artifice une dizaine d'allumeurs pyrotechniques. Il présente alors sa pièce d'identité, se croyant inconnu des services. Novembre 2015 : il loue une Clio noire dans une agence de Bruxelles.

La voiture sera flashée près de Valenciennes. Son frère était à bord du véhicule qui rentrait en Belgique. Le jeudi 12 novembre, un convoi de trois voitures - la Clio noire, une Polo et une Seat, toutes louées en Belgique - quitte Bruxelles pour Paris à dix minutes d'intervalle. A bord, les trois groupes du commando qui va semer la mort, le lendemain à Paris et Saint-Denis. Voilà au soir du 18 mars 2016, les faits qui peuvent être rappelés concernant notre « ennemi public numéro un ».

Quant aux questions en suspens, elles sont multiples. Trois points importants, notamment restent à éclaircir : l'ampleur et la qualité du réseau d'accueil qui a pris en charge Salah Abdeslam une fois les attentats commis ; la qualification ou non de celui-ci comme "réseau dormant" susceptible de servir de base logistique à de futurs attentats ; la nature réelle du ou des commanditaire(s) puisque la seule revendication de Dae'ch ne permet pas de l'établir concrètement, ni d'en identifier clairement le ou les relais européens et autres.

Les questions relatives à l'extradition de Belgique, désormais facilitée par le nouveau dispositif du mandat d'arrêt européen, celles de conditions de détention devant impérativement intégrer l'hypothèse d'un suicide toujours possible, comme celles des modalités d'un procès futur, relèvent d'une technicité plus prévisible.

Pour aborder ces différents points, le journal de France-2 du 18 mars dernier avait convié en plateau un drôle de visiteur du soir : Jean-Charles Brisard, qui se présente comme directeur d'une officine chargée d'analyser le terrorisme...

Répondant aux questions inhabituellement précises de la présentatrice du journal, celui-ci n'apporte aucune information nouvelle ni analyse mettant en perspective, se contentant de mal répéter ce que les agences de presse moulinent depuis des heures ! En fait d'expertise - ma concierge que j'adore - surpasse mille fois cet « expert » dont Le Monde écrit qu'il "fait partie de ces personnages insaisissables que l'on voit souvent apparaître au détour des dossiers sensibles, sans que l'on sache précisément quels intérêts ils représentent ni quelle fiabilité on peut leur accorder"(1). Le cas de M. Brisard mérite le rappel de quelques souvenirs qui auraient dû légitimement alerter la sagacité de la puissance invitante...

Dans le cadre de l'affaire Karachi, cet ancien assistant parlementaire de l'ex-député (UMP) Alain Marsaud est entendu - à sa demande - par les policiers de la Division nationale des investigations financières et fiscales (Dniff) qui enquêtent, sous la conduite des juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, sur un éventuel financement occulte de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995, notamment via des contrats d'armement.

Alors responsable de la "cellule jeunes" des comités Balladur, notre expert raconte aux enquêteurs ébahis - le 13 octobre 2011 -, une histoire à dormir debout. Le Monde encore : "un certain Akim Rouichi, militant associatif de Garges-lès-Gonesse (Val-d'Oise), serait venu le trouver (fin mars-début avril 1995), afin de lui proposer des informations qui concernaient les méthodes employées contre les Balladuriens par les Chiraquiens dans le cadre de la campagne présidentielle. En l'occurrence, le mystérieux visiteur aurait fait écouter à Brisard le contenu d'écoutes téléphoniques sauvages ayant notamment visé le ministre de la défense François Léotard, l'homme-clé des contrats d'armement et soutien de poids au candidat Balladur. L'affaire en est toutefois restée là, Akim Rouichi, qui avait gardé ses enregistrements, ayant été retrouvé pendu l'année suivante..."

Par ailleurs notre expert se livre à des confidences sur Jean-François Copé et sa sœur, dont il s'affirme proche. A l'en croire, le premier aurait ouvert un compte en Suisse, etc., etc... On retrouve inévitablement l'intermédiaire libanais Ziad Takieddine, la princesse Diana, Blanche neige et les sept nains... Notre homme multiplie les mémos sur les affaires les plus croustillantes de la République : les financements politiques de Mouammar Kadhafi, la libération des infirmières bulgares, etc., etc.

En 2002, Brisard publie un livre sur les attentats du 11 septembre 2001 avec son compère de l'époque, Guillaume Dasquié - un autre « expert » - lui aussi très improbable. L'enquête est bourrée d'erreurs, de contresens et surtout de gros plagiats qui connaîtront des suites judicaires.

Alors journaliste à la Télévision suisse romande (TSR), votre serviteur le reçoit M. Brisard à sa demande - au bureau du Palais des nations de la TSR. En sa qualité d'avocat des familles des victimes des attentats du 11 septembre, notre homme me somme de lui remettre sur le champ la totalité des archives en ma possession qui concernent les financements terroristes de la famille Ben Laden. Je lui ai aussitôt offert une boîte de chocolat avant de lui indiquer la direction du Jet d'eau...

Les anecdotes de ce genre pourraient être multipliées mais n'empêchent visiblement pas des médias de service public à faire appel à ce genre de gugusses !

Le lendemain, Le secret des sources - relativement bonne émission de France-Culture, autre chaine de service public - convie notamment Frédéric Encel, présenté comme "professeur de relations internationales", pour commenter l'arrestation de l'ennemi public. En trente secondes, cet autre expert colossal - ancien membre du Betar, groupuscule de l'extrême-droite israélienne - dit tout et son contraire : Salah Abdeslam est l'incarnation de l'Islam radicalisé qui a voulu atteindre la France, non pas pour ce qu'elle fait en matière d'interventions extérieures, mais pour ce qu'elle est par ses valeurs et son mode de vie... tout en ajoutant qu'il n'est qu'un "flambeur" - qualificatif employé par le quotidien Libération -, abusant volontiers du chichon et de la bouteille !

Ce dérapage d'expertise est plus intéressant que les tribulations précédentes, parce qu'à l'insu de son plein gré, il résume l'une des grandes confusions actuelles des esprits. Faudrait savoir ! Si Abdeslam est l'incarnation du chef salafo-jihadiste type, comment peut-il simultanément vivre comme un vulgaire loulou de quartier ?

La contradiction illustre une différence d'approche opposant actuellement deux "écoles": celle de Gilles Kepel - l'un de nos islamologues les plus sérieux alliant une excellente connaissance du Proche-Orient et un vrai travail de terrain sur l'Islam de France -, à celle d'Olivier Roy - bon connaisseur de l'Afghanistan, mais piètre analyste s'essayant à la compréhension des mondes arabo-musulmans - qui nous annonçait dans un ouvrage de 1992 la fin, sinon "L'échec de l'Islam politique".

Gilles Kepel estime, à juste titre, qu'il s'agit prioritairement de chercher à comprendre pourquoi le salafisme a fait de tels progrès en Europe et, tout particulièrement en France durant les quinze dernières années, avec une question subsidiaire mais essentielle : de quelles manières l'Arabie saoudite, qui finance l'Islam radical dans le monde entier depuis plus de trente ans, a-t-elle contribué à cette évolution morbide sans que cela n'attire l'attention de nos services publics ? Son dernier livre - Terreur dans l'hexagone - Genèse du jihad français (2) - fait définitivement autorité sur le sujet.

N'étant pas arabisant, l'essayiste Olivier Roy tente péniblement d'inverser le questionnement de l'Islam radicalisé en servant une soupe qui ravit la classe médiatique parisienne : l'Islam de France ne s'est pas radicalisé, mais c'est la radicalité qui s'est islamisée comme elle aurait pu reprendre les couleurs de l'extrême-gauche d'Action Directe ou celles de l'extrême-droite du tueur norvégien Anders Bhering Breivik. Dans cette perspective, on peut craindre, qu'un de ces jours prochains, les Armaillis suisses se réveillent brutalement pour mettre les montagnes d'Europe à feu et à sang !

Pourquoi ce sophisme - ne parlant plus que de « radicalité », concept spongieux qui n'explique rien - ravit-il autant les journalistes parisiens ?

Très simplement parce qu'il permet d'évacuer tout examen sérieux de la séquence - wahhabisme/salafisme/salafo-jihadisme/attentats - et de s'exonérer de tout reproche d'islamophobie, toujours latent dès qu'on tente d'aborder un tant soit peu sereinement les questions soulevées, non seulement par l'Islam radical, mais aussi par l'évolution des communautés musulmanes d'Europe et de France. Le compagnonnage de route Olivier Roy/Tariq Ramadan - le BHL de l'Islam - éclaire davantage notre lanterne. Quant aux postures de la bobologie dominante elles n'aident pas davantage à la compréhension pourtant tellement nécessaires de ces questions sociétales, sécuritaires et politiques de fond...

Dans ce débat important, trop d'experts, de chercheurs et de journalistes privilégient des explications complices d'un objet qu'ils cherchent à s'approprier pour toutes sortes de raisons, au détriment d'une approche au plus près d'une certaine vérité.

Opportunisme carriériste, trafic d'influences, bal des affects et "tout à l'ego", comme dit malicieusement notre ami Regis Debray : les experts, c'est comme les trains, ça peut en cacher d'autres... Quoiqu'il en soit, on aimerait bien que les médias de service public vérifient mieux leurs sources et choisissent leurs grands témoins avec un peu plus de rigueur ! Au-delà de tout corporatisme, ces questions basiques font pleinement partie du problème, d'une problématique de compréhension réelle du phénomène terroriste et des ripostes à lui opposer !

NOTES:

1 Le Monde, 23 mars 2012.

2 Editions Gallimard, décembre 2015.

Cet article a été initialement publié sur le site Prochet&Moyen-orient.ch

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