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18/09/2015 04h:41 CET | Actualisé 18/09/2016 06h:12 CET

Elections: A quelles logiques obéissent les alliances?

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POLITIQUE - Qu'importent les résultats des urnes si, en fin de parcours électoral, seuls les jeux d'alliances conduisent à une victoire ou à une défaite. C'est la leçon que l'on pourrait tirer du vote des présidents des régions et des communes, conclu le 14 septembre, et qui a largement conforté le PAM, l'Istiqlal, le RNI puis le PJD, alors que les compagnons de Benkirane s'attendaient à réaliser les meilleurs résultats.

Au delà des réactions populaires -qui oscillent entre "déconvenue"; "trahison" et "non-respect de la volonté des électeurs"- une revendication, plus légitime, se fait entendre: il faut changer de mode de vote des présidents de communes et de régions. Pourtant, ce dernier n'a été instauré que récemment. Tandis que lors des précédentes communales, les présidents des collectivités territoriales étaient élus au vote secret, les négociations de la Commission de l'Intérieur à la Chambre des Représentants avec le ministère de l'Intérieur ont conduit à l'adoption du vote à main levée. Ce mode de vote, qui "vise à moraliser les élections des présidents de collectivités territoriales - car le vote secret fait que des élus votent parfois contre les candidats de leurs propres formations, moyennant contrepartie" indique le président de la Commission de l'Intérieur Omar Sentissi - n'a visiblement pas conduit à un changement des pratiques. Bien au contraire, il a exacerbé les conflits, en rendant impossibles les arrangements secrets entre partis qui, désormais, votent, au vu et au su de tous, à un candidat à la présidence d'une collectivité territoriale.

Mais l'essentiel est ailleurs. Erratiques, opportunistes, court-termistes, les qualificatifs servant à désigner les alliances entre partis ne manquent pas. En revanche, à quelles logiques obéissent-t-elles? Loin de prétendre esquisser un tableau -qui ne peut être que périodique- des typologies d'alliances politiques au Maroc, une tache ardue que nous laisserons à nos politologues, cette tribune tentera d'exploiter les travaux sur l'économie de bazar pour expliquer comment et pourquoi certains partis politiques tissent des alliances inattendues, voire contre-nature, avec d'autres au moment des élections.

Le "clientélisme égalitaire" de l'économie de bazar

Dans un stimulant article consacré aux métamorphoses politiques et identitaires de l'Union socialiste des forces populaires (USFP), le politologue Abderrahim El Maslouhi reprend, à son compte, le travail de Clifford Geertz sur l'économie de bazar pour expliquer la multipositionnalité de la gauche marocaine. Cette grille de lecture me semble plus éclairante, si elle est réorientée vers l'analyse des jeux d'alliances qui se tissent lors des scrutins. Pour ce faire, nous nous réapproprierons le passage où M. El Maslouhi livre sa lecture du travail de C. Geertz sur l'économie de bazar, en procédant au remplacement de certains termes, mais en gardant intactes la nature de l'interaction entre les acteurs du souk et, surtout, les logiques qui sous-tendent leur action. Il en ressort que cette grille de lecture peut se révéler assez instructive pour comprendre le milieu politique au moment des élections:

"Les agents animés par une quête permanente de l'optimalité, cherchent, chacun à travers les interactions personnelles et les transactions conclues, à tourner les mouvements du 'souk' en leur faveur. Tout parti politique négocie activement ses relations de façon opportuniste et il n'est point simplement le jouet des structures ou carcans idéologiques. Le 'souk' met en présence des 'antagonistes intimes'. Les transactions qu'ils concluent dégagent un rapport de dépendance mutuelle, une espèce de 'clientélisme égalitaire': plutôt que de lier verticalement partis politiques gagnants et partis politiques n'ayant remporté que peu de voix, la complicité des intérêts érige le souk en un lieu de troc entre clients et clients, obligés et obligés. Le souk est ici moins structurant que structuré par les choix des agents. Les rapports de clientèle y sont nécessairement flexibles, situationnels et, surtout, réversibles. Loin de mettre en péril le principe du 'souk', les oppositions aléatoires d'intérêts et les réajustements tactiques des comportements politiques l'enrichissent par une sorte d'équilibre entropique.»

On a vu, avec le Rassemblement national des indépendants (RNI), que cette "quête permanente de l'optimalité", qui vise à faire "tourner les mouvements du souk en leur faveur", peut conduire un parti de la majorité à rompre le pacte électoral conclu avec la coalition gouvernementale, pour se ranger du coté d'un parti de l'opposition, en dehors de toute logique autre que celle de la recherche de meilleures opportunités. Ainsi est-il de l'Istiqlal qui, au dernier moment, a sommé ses élus de soutenir des candidats de la majorité, plutôt que de l'opposition. La consigne a, certes, été peu suivie, mais elle signifiait ce qu'elle signifiait: que les résultats obtenus par l'Istiqlal dans l'opposition concordaient peu avec ses ambitions, et qu'il fallait tenter de corriger la chose, quitte à changer brusquement de bord politique. Si rien n'interdit de rompre avec un parti politique allié, il est en revanche difficile de le faire "sans mettre en péril le principe de dépendance mutuelle des antagonistes intimes qui gère le système clientéliste", souligne Hamit Boraslam dans un article consacré au travail de Clifford Geertz sur l'économie de bazar. Ces rapports entre partis, étant "nécessairement flexibles, situationnels et, surtout, réversibles", et caractérisés par une "reproduction constante, dans la fluidité et la flexibilité", qui "donne sens au marché comme ensemble", font que ce dernier est "moins structurant que structuré par les choix des agents", et presque exclusivement régi par les logiques de ceux-ci. Cet état de fait participe à brouiller les cartes, et à rendre peu lisibles les relations qui se tissent entre partis, du moins, si on les voit à travers le prisme des idéologies portées ou revendiquées par ces derniers. Il en ressort que des alliances situationnelles, perçues comme opportunistes ou comme contre-nature, sont tissées, au grand dam des citoyens, dont la confiance, déjà vacillante à l'endroit du politique, ne s'en trouve que plus ébranlée.

Voltes-face médiatisées

Le PJD, lui, a omis que la clef de voûte de cette économie, est son égalitarisme. Taillé pour ne pas permettre l'affirmation d'un parti hégémonique, les souk politique marocain a motivé les partis en présence à tisser des "rapports de dépendance mutuelle, une espèce de clientélisme égalitaire" qui, plutôt que "de lier verticalement partis politiques gagnants et partis politiques n'ayant remporté que peu de voix", fait que" la complicité des intérêts l'érige en un lieu de troc entre clients et clients, obligés et obligés". En dépit du fait que le parti de la lampe a réalisé de meilleurs scores électoraux que le RNI, ce dernier n'a visiblement pas accepté de se voir écarté de la course aux présidences de régions ou aux mairies dans certaines localités, où le PJD a remporté une majorité de sièges -dont Tétouan, avant de changer de cap. Nous soulignions, au lendemain des élections, que "certains partis croient encore en une répartition pérenne et immuable des électorats et en la constance du pouvoir d'encadrement politique que peuvent exercer leurs candidats (notables ou grands électeurs) sur les citoyens, aidés en cela par une atonie et un désenchantement politique qui a longtemps prévalu". Si les résultats obtenus par le PJD ont définitivement prouvé l'invalidité de cette croyance, les formations politiques concurrentes n'ont pas hésité à rétablir l'ordre -ou, plutôt, le status quo- qui prévalait, au détriment de la volonté des électeurs. Et au prix de voltes-face très médiatisées... Là encore, nous nous reporterons à Clifford Geertz: "les zawiyas, d'abord en dissidence par rapport au Protectorat, choisissent par la suite de s'allier avec lui pour contrer l'influence d'une nouvelle zawiya qui les menace toutes: le parti nationaliste de l'Istiqlal", rappelle-t-il. Aujourd'hui, c'est l'appétit électoral du PJD qui menace la stabilité de ce système clientéliste.

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