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07/09/2015 12h:04 CET | Actualisé 07/09/2016 06h:12 CET

4 clés pour comprendre la victoire du PJD

AIC Press

ÉLECTIONS - Pour une surprise, c'en était une. De 1.513 élus en 2009, le Parti de la justice et du développement (PJD) est passé à 5.021 après les élections communales et régionales, soit une progression de 232%.

S'il ne se classe que troisième en nombre de sièges derrière le Parti authenticité et modernité (PAM) et le Parti de l'istiqlal (PI), le parti revendique la première place en nombre de voix exprimées et a, surtout, remporté la présidence de plusieurs grandes villes et régions.

Sans prétendre apporter une explication exhaustive à la victoire électoral du PJD, cette tribune se propose plutôt d'offrir quelques clés de lecture.

1- L'électorat urbain a évolué, le PJD avec

Les efforts de conscientisation des citadins quant à l'importance du vote pour des candidats à même de répondre à leurs besoins, les enjeux de la régionalisation, la médiatisation grandissante des affaires de mauvaise gestion locale... Autant d'éléments qui ont vraisemblablement fait que l'électorat urbain, qui constitue 55% du corps électoral du Maroc, a "maturé" son vote.

En l'absence de données sociologiques sur le vote PJD, on ne peut que se fonder sur les éléments que l'on possède, qui permettent de projeter une lumière certes pâle sur les faits, mais lumière tout de même. Alors qu'on s'attendait - à tort - à une victoire du PJD dans les quartiers défavorisés, longtemps considérés comme de potentiels fiefs électoraux du parti, car plus sensibles à son discours à dominante populiste, la formation de Benkirane a remporté un nombre conséquent de sièges dans nombre d'autres circonscriptions, montrant que l'électorat du PJD trouve écho auprès de couches sociales diversifiées.

S'il a, depuis les législatives, relativement élargi son ancrage territorial, le PJD a surtout compté, lors de ces élections, sur son électorat de toujours, celui "des grandes agglomérations mobilisant la classe médiane urbaine, soit une catégorie de Marocains disposant de revenus supérieurs au revenu médian, souvent salariés ou petits chefs d'entreprise, avec un niveau d'éducation secondaire, voire supérieur. Par la multiplication des associations culturelles et caritatives, cette catégorie initiale a réussi à mobiliser une part de l'électorat populaire urbain", note David Goeury, dans son article sur le vote urbain au Maroc lors des législatives de 2011.

Goeury ajoute qu'il "serait alors possible de dire que la progression électorale du parti est le fruit de la croissance économique du Maroc. En effet, l'électorat du PJD se concentre avant tout dans les pôles urbains qui ont porté et bénéficié de cette croissance par la création de nombreux emplois salariés: la conurbation atlantique de Casablanca à Kénitra avec son élargissement progressif vers l'intérieur du pays (province de Khemisset), le Tangérois, le Souss, puis les grandes préfectures intérieures, Marrakech, Fès, Meknès".

En outre, contrairement à nombre de partis politiques qui croient encore en une répartition pérenne et immuable des électorats et en la constance du pouvoir d'encadrement politique que peuvent exercer leurs candidats (notables ou grandes électeurs) sur les citoyens, aidés en cela par une atonie et un désenchantement politique qui a longtemps prévalu, le PJD a compris que 2011 marquait la fin des chasses électorales gardées. Et que, désormais, chaque parti devra batailler pour conserver ou gagner du terrain, constat qui l'a amené à toujours placer sa croissance au centre de ses préoccupations.

2- La victoire du PJD n'est pas une victoire de l'islamisme, mais du pragmatisme

"La référence religieuse s'estompe ou, plus exactement, se décline et se réajuste au niveau local, en fonction des publics et autour de mots d'ordre consensuels (la proximité, la probité, la moralité)", notent Myriam Catusse et Lamia Zaki dans un article consacré à la gestion communale du PJD.

Et de poursuivre que "le discours sur la ville de ses représentants (le PJD) puise dans le répertoire éprouvé du management urbain et le pragmatisme occupe la première place dans le processus de prise de décision sur le terrain". Et, dans un pays où la corruption est endémique au sein des assemblées élues, "lorsqu'on les questionne sur leurs bilans municipaux, ils (les élus PJD) mettent avant tout l'accent sur leur 'bonne' gestion budgétaire", explique l'article.

La probité, comme fondement de la crédibilité du parti est, d'ailleurs, la pierre angulaire de l'argumentaire électoral du PJD, ainsi que l'une des raisons de son succès.

3- L'action du PJD sur le terrain ne se limite pas aux campagnes électorales

Les partis de l'opposition répètent, à raison, que le PJD est en constante campagne électorale. Ceci fait que son action est ressentie comme moins "opportuniste" par les citoyens, qui reprochent fréquemment aux partis politiques de n'être sur le terrain qu'à l'approche des élections.

D'un coté, le PJD s'est implanté et s'est déployé en ciblant et en attirant cadres du public et du privé, professeurs et enseignants, entrepreneurs et, dans une (très) moindre mesure, hommes d'affaires, ceci, grâce aux multiples associations et instances parallèles très dynamiques qui dépendent du parti, et qui bénéficient d'une certaine autonomie qui rend leur action sur le terrain plus efficace. De l'autre, le parti de la lampe s'est construit et a maintenu un réseau d'électeurs au niveau local en travaillant au plus près des citoyens, et en aidant ces derniers à accéder à certains services publics.

Pour comprendre l'un des modes d'action du parti au sein des assemblées élues, ce passage très instructif de l'article de Catusse et de Zaki:

"Leur 'politique du faire' s'articule principalement, au niveau local, autour de deux types d'intermédiation: l'une, institutionnelle, où les élus jouent le rôle de traducteurs des demandes administratives des électeurs; l'autre, plus politique et sociale, à travers laquelle les élus utilisent les (rares) ressources communales et partisanes dont ils disposent pour renforcer le lien avec les électeurs. Une partie de leur travail s'apparente à de l''accompagnement administratif', consistant à recueillir les requêtes des citoyens, à les orienter et à faciliter leurs démarches (pour faire venir le médecin à même d'établir un certificat de décès, pour obtenir des documents administratifs, etc.). Il s'agit d'expliquer et d'accélérer les procédures, de quelque nature qu'elles soient".

En ce sens, le parti a su tirer profit des dysfonctionnements dans certains départements (santé, administration). Et "même s'ils utilisent dans tous ces cas leur statut et leurs réseaux, les élus PJD insistent sur le fait que les services rendus ne s'apparentent pas à des traitements de faveur mais sont des services "normaux", que les citoyens sont légitimement en droit de réclamer".

4- La présence du PJD au gouvernement n'a pas négativement impacté ses scores

Alors que nombre d'analystes et observateurs s'attendaient à voir le PJD sortir, sinon perdant, du moins affaibli après les communales et les régionales, majoritairement défavorables au parti au pouvoir suivant la théorie des élections de second ordre, leurs prévisions ont été démenties. Peut-être cela est-il dû au fait que cette thèse ne s'applique pas au Maroc, ou l'écosystème politique est différent, ou peut-être sommes-nous simplement à la quatrième phase du cycle électoral: après une baisse de popularité à mi-mandat, la côte du gouvernement remonte à l'approche des élections législatives, desquelles un an nous sépare.

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