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16/12/2017 12h:46 CET | Actualisé 16/12/2017 12h:46 CET

Maroc: La classe moyenne doit-elle "construire" le pays?

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SOCIÉTÉ - Ils vous diront: la société civile doit aider, la classe moyenne doit "construire le pays". On n'accède pas à un niveau scolaire sans responsabilités dans un pays pauvre. Réussir pour soi, avoir un job, un crédit immobilier et une Ford Fiesta, enfiler une cravate ou un tailleur à 7 heures du matin, vous astreint à vous activer, à ajouter votre pierre à l'édifice de l'émergence en vertu d'une obligation morale.

C'est comme cela et pas autrement. S'élever socialement par l'effort, le diplôme, la sueur et les larmes, c'est se donner la possibilité de tendre la main, déposer sa piécette durement acquise dans la sébile du mal-être, de la pauvreté générale, de la désespérance. Ne pas le faire grondent-ils, c'est fouler au pied le patriotisme convenu.

L'entraide est une expiation de la réussite vécue sur le mode de la culpabilité. "Pourquoi vous et pas eux?" vous serineront les bonnes âmes qui réciteront leur joli mantra: "c'est à nous de relever ce pays, c'est à nous de gommer la pauvreté, c'est à nous de nous engager, de nous impliquer, c'est de notre faute, nous les moyens, les discrets, les industrieux, les salariés du privé, tout cela est de notre faute, nous avons trahi ce pays par notre passivité..." Bel et bon.

Le hic: ce discours trempé à la soupe des bons sentiments déresponsabilise l'Etat qui est bien content, lorsqu'il ne coupe pas les subventions des ONG, ne les combat pas, ne les accuse pas de servir un agenda étranger, de voir la société civile se substituer à son devoir régalien de lutte contre la misère. L'Etat démissionnaire dans bien des domaines, excepté l'infrastructure ostentatoire, coûteuse et fort peu créatrice en emploi (c'est la Banque mondiale qui le dit) s'accommoderait bien d'une classe moyenne active dans le domaine social. En plus du fait qu'elle doive se livrer pieds et poings liés au secteur privé pour cause d'inefficacité patente des services publics, la classe moyenne devrait prendre sur son temps (s'il lui en reste entre le bureau, les enfants, l'école, la clinique, le transport privé et la traite) pour faire son INDH personnel est sauver le pays d'une politique inégalitaire assumée.

Elle devrait se substituer aux bateaux ivres des ministères de la Santé et de l'Éducation (toujours vacants), pour dégager le pays de son sous-développement atavique, pour alphabétiser, éduquer, soigner... Elle devrait, en outre, supporter le poids d'une trop grande culpabilité liée au syndrome de "la réussite dans un contexte d'échec collectif", ou comme dirait d'Ormesson, de la culpabilité d'être heureux entouré de grands malheurs. Hélas, le désir de donner est vaste qui se heurte à l'étroitesse du portefeuille.

Les riches ayant quitté la sphère physique, pour se barricader dans leurs résidences barreaudées et leur double nationalité, loin des regards envieux et des impôts, ce serait à nous, "small players" de la classe moyenne, dont le tort est d'avoir arraché un bac + 4 aux mâchoires en or massif des universités privées, de jouer aux bouche-trous, de faire ce que l'Etat régalien avec ses milliards de dirhams, son soutien du FMI, ses IDE, ses bons classements au Doing business, ses dons du CCG, et ses satellites-espions, est incapable de réaliser? Bientôt, c'est à nous autres qu'on imputera le déficit public, le retard dans l'indice de développement humain, et pourquoi pas, la mauvaise pluviométrie.

Assez.

La petite classe moyenne travailleuse et muette a bon dos, elle n'a d'autre choix, tel le hamster, que de courir dans sa roue, à l'infini. Sisyphe remontant son rocher le long d'une falaise, elle ne dira rien, baissera la tête, paiera son litre d'essence à 11,31 dirhams et passera son chemin. A elle, on demande aujourd'hui de "construire" le pays, d'être un "acteur du changement"... A elle, on ressassera avec cynisme la phrase anachronique, hors du temps et hors sujet de Kennedy: "ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays."

A elle, on mentira, encore et encore...

Assez.

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