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09/02/2018 08h:18 CET | Actualisé 09/02/2018 08h:18 CET

Maroc: Des souris et des hommes

Rafael Marchante / Reuters

ÉCONOMIE - Ils avaient juré leurs grands dieux que la subvention du fuel ne profitait qu'aux riches, qu'aux nantis, qu'aux industriels. Ils avaient juré que les 50 milliards ainsi arrachés aux poches des fortunés iraient irriguer les poches des faméliques. La montée vertigineuse des prix à la pompe a opposé un démenti cinglant à leur délire. Le diesel à 10 dirhams le litre a foudroyé les petites classes laborieuses et taillé des croupières dans les budgets de la classe moyenne. Entre temps, les marges des grands distributeurs de carburants se sont emplumées comme ce n'est pas permis. Dont acte.

Aujourd'hui, ils ressortent leurs vieilles ficelles du formol et jurent leurs grands dieux à nouveau que les subventions sur le gaz, la farine et le sucre ne profitent qu'aux riches, aux nantis et aux industriels. Derechef, ils promettent les doigts entremêlés devant leurs visages dépourvus de honte que les 13 milliards économisés iront garnir les poches décharnées des plus faibles. Et le grand piston de la ruine, de la mise à mort caractérisée du pouvoir d'achat de s'enclencher, de tourner, d'écraser sur son passage les ressources infimes d'une population vulnérable dans ses 3/4, au nom du catéchisme indécrottable des gouvernants, obnubilés par les équilibres budgétaires.

Faire 3% de déficit, s'inviter dans les petits papiers de Christine Lagarde, guetter avec l'intensité d'un junkie drogué de reconnaissance les satisfecit de la dame de fer du FMI est leur seul viatique. Leur came: grignoter des points dans le "Doing Business" et plastronner devant la communauté internationale. Il faut serrer la ceinture aux petits taiseux pour tâter le marché des capitaux globalisés, faire lustrer la signature du royaume, quitte à précipiter le malade Maroc dans le coma.

Rien ne présage que les apôtres de l'orthodoxie budgétaire, de l'austérité érigée en projet de société n'aillent pas au bout de leur folie décompensatrice, instituant un apartheid de fait au sein des peuplades apeurées. D'un côté, des bourrés de fric immunisés contre les politiques publiques par leur compte off-shore, leur binationalité et leurs résidences grillagées, de l'autre une classe moyenne, agneau sacrificiel de politiques publiques ruineuses, qui encaissera de plein fouet l'inflation des prix du gaz, du pain, du transport et du sucre. Et enfin, une couche défavorisée maintenue, via des aides directes dans un entonnoir de pauvreté éternelle. À elle on ne suppose aucun horizon d'amélioration. Les pauvres sont un mal nécessaire. Ils existent, il faut bien les biberonner à l'intraveineuse de la charité publique. Il faut les marquer au fer rouge de l'identification, leur donner un matricule à défaut de les éduquer, les bancariser de force moyennant un pourboire de 1000 dirhams par mois à défaut de les soigner. En somme, instituer à nouveau les divisions du coupon alimentaire.

Ces dispositifs de la division charrient une imagerie de la famine. Ils rappellent la funeste "année du bon" (1945), les grandes sécheresses. Ils convoquent Steinbeck et la grande dépression: des populations condamnées à porter l'étoile humiliante de "Bassima". On verra des pauvres gens, une carte biométrique au bout de doigts filandreux, traîner leurs savates vers un guichet de vivres pour récupérer leur dû de blé, d'orge et de sucre, au vu et au su de tous. Ils seront stigmatisés du fait de leur faiblesse financière, honteux d'être mis à l'index comme éléments improductifs et assistés de la société. La recette est imparable. Elle porte en elle la déchirure de l'identité collective, un sentiment d'appartenance atomisé.

On décide de singulariser de pauvres malandrins, de les catégoriser, de les fétichiser pour économiser 13 milliards de dirhams alors que l'Etat sert 33 milliards aux entreprises sous forme de niches fiscales. Mais aux entreprises, on n'accole pas le label d'assistées. Elles, ne vont pas récupérer leurs cadeaux fiscaux dans des guichets de la honte. À elles on livre la ressource publique avec le sentiment de bien faire. Ne créent-elles pas de l'emploi ces structures efficientes du néolibéralisme dominant? Petit interlude informatif pour les plus idéalistes: le chômage est passé de 9,9 à 10,2 % en 2017.

Et puis, quand bien même les épiciers sourcilleux du budget se constitueraient un bas de laine de 13 milliards, comme jadis les 50 milliards du fuel, qu'en feront-ils? Les injecteront-ils dans un canevas d'investissements publics désarticulé au point où, depuis 2014, il faille miser 33 millions de dirhams pour créer un emploi un seul. Amélioreront-ils les services publics, l'école, l'hôpital, l'état des bus et des trottoirs? Mais au fait où sont passés les 50 milliards de la caisse de compensation des hydrocarbures? L'endettement est le même, le déficit fait du surplace, et les pleurnicheries des officiels sur la faillite du budget s'accroissent de jour en jour en volume. Qu'on nous explique ce qu'apporteront 13 milliards en moins là où 50 milliards se sont évaporés dans l'atmosphère tels des particules fines? Faut-il poignarder le revenu disponible des citoyens pour si peu de contrepartie, en procédant, par dessus le marché, au marquage social de citoyens dits vulnérables?

Mais que ne ferait-on pas pour les beaux yeux du FMI, pour ses lignes de liquidités, pour que Lagarde porte le Caftan à Marrakech et vante les vertus spartiates, chiches, avares de l'Etat dont les grands commis, eux, ne lâchent rien de leurs privilèges, de leurs salaires, de leurs retraites...

Étrange ce deux poids deux mesures! Les promesses de sang et de larmes abondent sur fond de refus de tailler dans les privilèges des gouvernants, préalable pourtant à toute demande de sacrifice formulée à l'encontre des plus faibles. Circulez il n'y a rien à réduire de ce côté-là! Le ministre touchera son salaire ad vitam aeternam, le député s'accrochera à sa retraite comme une bernique à son rocher et les cumulards de mandats entasseront leurs quatre salaires sur fond de misère sociale de leurs administrés; les captateurs de concessions et de licences d'exploitations s'arc-bouteront sur leurs rentes séculaires, et cette faune remuera frénétiquement du chef en signe d'assentiment au discours déprimant de la crise: "il faut réduire les dépenses, c'est obligé, c'est comme ça", caquètent-ils, pavloviens.

Or, il n'y aucun mérite à gérer un pays par des économies de bouts de chandelles, par l'avarice; ce n'est pas ainsi que se déterminent les grands hommes d'Etat, capables, servis par une lucidité extrême, du courage et de l'audace à impulser un vrai changement pour tous, et non pas simplement pour les 10% qui sifflent 90% des richesses. Cette gouvernance de la réduction des charges a fait du Maroc, c'est Oxfam qui le dit dans un récent rapport, le pays le plus inégalitaire d'Afrique du nord. Il est beau notre modèle économique! Ses piliers sont doubles: le maintien des privilèges et le dépouillage graduel du consommateur. La santé des caisses noires au sacrifice des bipèdes de la plèbe. D'un côté des hommes récipiendaires des fastes du budget, de l'autre des souris imposables par le fisc et l'inflation, des 20dirhams-par-jour dont on nie jusque la pauvreté, n'est-ce pas Madame la Ministre?

Des souris et des hommes.

Voilà tout...

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