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13/05/2015 13h:56 CET | Actualisé 13/05/2016 06h:12 CET

Train-train quotidien: J'ai fait Casa-Rabat en 5 heures

TRANSPORT - Il est 14h20 à Casa-Port. Le train en direction de Rabat quitte la gare à l'heure.

La première classe est hétéroclite pour un mardi. Au milieu de touristes-baroudeurs dont les sacs Quechua encombrent l'allée et auxquels on a envie de dire qu'un globe-trotter qui voyage en première est comme un communiste qui mange au Mcdo, se tient une Française d'ici, la cinquantaine bien assise, le bronzage joliment hâlé, un barbu qui arbore fièrement un rond brun au milieu du front ainsi qu'une flopée de cadres sup', nostalgiques d'une époque où la pointe de la chaussure était au bout pointu.

Au-dessus de la mêlée, l'enveloppant de son absence, une clim' inexistante fait grimacer l'assemblée. Les visages fermés affirment en cœur que ça valait bien le coup de payer 20dhs de plus. Sauf les sacs Quechua qui ne bronchent pas. C'est connu, les poumons d'un baroudeur font peu de chichis.

Cela fait presque 10 minutes que tout ce monde profite d'une première classe au rabais quand tout à coup, le conducteur décide qu'il est temps d'abolir les privilèges. Le train s'arrête net à Aïn Sebaâ. Il ne bougera plus.

Les 30 premières minutes, la première se dit que c'est un arrêt d'usage. Les trains au Maroc ont l'habitude de s'éterniser dans les petites gares permettant par la même au voyageur alerte d'admirer des paysages d'habitude enclavés. Le charme d'Aïn Sebaâ semble opérer sur les sacs Quechua. Leur émerveillement est interrompu par la voix douceâtre de Madame ONCF: "Nous nous excusons pour ce retard indépendant de notre volonté". Un retard déjà vieux de 45 minutes donc.

Lecture de salle d'attente

Soudain, à la porte de la gare apparaissent des militaires. Une bombe se trouve peut-être dans le train. Le barbu se met alors à avoir des faux airs d'Al-Baghdadi. L'enregistrement s'évertue à nous faire patienter. Cela fait maintenant une heure. On ignore la raison de l'arrêt autant que le nom du soldat inconnu.

Le militaire adossé à la porte ne nous rassure pas, le silence radio non plus. La Française se tourne vers moi : "Auriez-vous de la lecture ?". Je regarde dans mon sac. J'ai un magazine que j'ai piqué à un ami parce que j'aimais bien les photos. Bein quoi?! Qui lit les textes dans les magazines d'art?! La Française apparemment.

Elle me le rend très poliment, me faisant remarquer au passage qu'il date de 2014. L'air de dire, cet art-là n'est plus d'actualité. Remarquez, c'est le risque avec les contemporains. Je n'ai pas le temps de rétorquer. Mon regard est happé par un contrôleur en sueur.

De l'autre côté de la vitre, je le vois qui gigote dans tous les sens. Il explique probablement au fonctionnaire qui écrase vigoureusement sa cigarette sur le quai que ce n'est pas de sa faute si le train est arrêté et qu'à l'heure qu'il est, il ne peut pas lui en dire plus.

Melting pot social en première

Dans la première, les rumeurs vont bon train. Un homme très chic qu'on appellera Monsieur l'ambassadeur se lève comme pour prononcer un discours. Il dit à qui veut l'entendre qu'un câble a été sectionné. Première nouvelle, le barbu ne fait pas partie de Daesh. Deuxième nouvelle, nous en avons encore pour longtemps. L'ambassadeur explique à la Française, visiblement charmée, qu'un mètre de ce câble coûte dix millions de dirhams. Personne dans l'assemblée ne s'émeut de l'immense perte de l'ONCF.

Les cadres sup' à bout pointu sont d'un calme déconcertant. Le cadran qui jouxte la vitre du barbu affiche 16h30. Le soleil nous nargue et la voix d'ascenseur du train est toujours aussi narquoise. Elle nous confirme qu'on est toujours à l'arrêt et qu'elle le déplore. Les sacs Quechua la croient de moins en moins.

Soudain le conducteur sort de sa léthargie, il actionne la clim'. Le wagon est en joie. On sent les petits trous de l'air conditionné vrombir au dessus de nos têtes. La fraicheur n'est pas loin. Hélas, la clim ne prend pas, du moins on ne la sent pas. Le moteur du train n'a pas assez de jus.

Nos espoirs sont douchés, la morosité regagne l'étage supérieur de la première. Les cadres descendent chercher l'information à la source. Ils sont interceptés par le jeune homme qui tient la cafétéria. La rumeur est confirmée, il s'agit bien d'un câble. "Ça va prendre du temps", s'exclame l'ambassadeur.

Petit à petit, la première se remplit de voyageurs de la dernière minute. Ou plutôt de la dernière heure. L'un des cadres sup', le seul à porter des chaussures à bout rond cède la place de son cartable à contrecœur. Cette fois-ci, les privilèges sont définitivement abolis. Non seulement il n'y a pas de clim' mais la première est pleine. La coupe aussi.

Le parlementaire qui n'a pas pu parlementer

Au bout de trois heures, le train démarre enfin. La voix nous dresse, comme si de rien n'était, la liste des stations desservies, en prenant soin de nous souhaiter la bienvenue en préambule. Contrairement à ce qu'on pense, les enregistrements ont la mémoire courte.

On est à Mohammedia, encore 20 minutes d'arrêt, je reçois un sms. Dedans un lien du site febrayer.com. Je me dis que je n'ai pas la tête à des nouvelles révolutionnaires. Et puis tant pis, ça me fera de la lecture. L'ironie du sort est magistrale: febrayer nous apprend que dans le train se trouve un parlementaire qui se rendait à Rabat pour la séance des questions au gouvernement.

L'un des sujets de la séance ? Les retards de train au Maroc. J'en avise mon voisin. Ça ne lui fait ni chaud ni froid. Il replonge aussitôt dans sa série.

Le train avance doucement mais il avance. Bien qu'usés, les visages semblent plus détendus. Le barbu prie assis. Remercie-t-il Dieu d'avoir mis fin au calvaire? Refait-il son retard ? On ne le saura jamais.

Le retard, un mal purement marocain?

Il est 18h45 quand on arrive à Rabat-Agdal. La joie est manifeste. Les voyageurs descendent en hâte les escaliers. Le train va entrer en gare. Alors que tout le monde se pense sorti d'affaire... la locomotive s'arrête. Le fonctionnaire qui interpellait le contrôleur sur le quai de Mohammedia est excédé. Des noms d'oiseaux voltigent dans l'air non-conditionné.

Le fonctionnaire à la moustache très administrative en veut à l'ONCF "qui prend ses usagers pour des moutons". La Française, aux interventions toujours très laconiques ironise : "À ce stade-là, on ferait mieux de continuer à pied". Qu'à cela ne tienne. Le fonctionnaire appuie sur le bouton mais rien n'y fait. Les portes sont de mèche avec ces "sionistes de l'ONCF".

L'ambassadeur hurle un "baraka akhi" (assez mon frère ndlr), irrité par les allégations de son voisin. S'ensuit un débat houleux. Les deux hommes sont au bord de la politesse. Sujet du jour: "Un retard de 5 heures peut-il prouver à lui seul que le Maroc est un pays du tiers-monde ?!".

Le fonctionnaire sort la carte du "en France". L'ambassadeur, à l'argumentaire impeccablement cartésien l'interrompt. Il sort son passeport de sa besace. Pendant qu'il en expose les pages au fonctionnaire, il s'écrie: "Des retards, il en arrive tout le temps en Europe. Je passe ma vie à voyager. Vous voulez que je vous raconte la fois où je suis resté bloqué 10 heures à l'aéroport de Francfort ?!". Et de raconter la fois où il est resté bloqué 10 heures à l'aéroport de Francfort.

Sit-in à Rabat-Agdal

Une demi-heure plus tard, le train est toujours à l'arrêt. À 300 mètres de là, des voyageurs excédés de ne pas voir leur train pour Tanger arriver après 5 heures d'attente organisent un sit-in sur les rails de Rabat-Agdal. Ils ceinturent le train qui nous précède. La police anti-émeutes intervient et disperse les protestataires. Il est 19h30 quand on entre enfin en gare. Rabat-Agdal est une scène de guerre. Le chef de gare tient le siège dans son bureau. Dehors, la colère gronde.

Quand il sort enfin, il est alpagué par les voyageurs fraichement arrivés. Ils demandent à ce qu'on les rembourse. En retrait de la mêlée, je discute avec un sous-chef qui m'explique que le remboursement ne peut être effectué qu'après dépôt d'une demande dûment complétée. Je m'aventure à exposer les faits dans un français volontairement pédant. Désarçonné par la charge, le sous-chef se faufile dans la mêlée. Il discute discrètement avec son supérieur. Moins de cinq minutes plus tard, il revient avec 55dhs : "Excusez-nous pour le désagrément".

Marre du train? Faites comme Anass Yakine, marchez !

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