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05/03/2018 08h:58 CET | Actualisé 05/03/2018 08h:58 CET

"Wajib- L'invitation au mariage" d'Annemarie Jacir: Au nom du Père, du Fils et de la ville de Nazareth

Sortir d'une salle de projection avec l'irrépressible envie de partager ce qu'on a vu sur grand écran. Courir vers le premier café pour se poser, allumer son ordinateur et se mettre à écrire vite, rapidement. Se laisser guider par le flot d'images et de sensations qu'un film vous offre et suscite en vous. Cette urgence- là est précieuse car rare. "Wajib" le dernier film de la Palestinienne Annemarie Jacir en a été aujourd'hui le catalyseur.

En salle en France depuis la mi-février, le long-métrage de 96 minutes transporte le spectateur dans les rues et les maisons de Nazareth à quelques jours de Noël. Mohammad Bakri et Saleh Bakri campent les rôles principaux, ceux d'un père, Abou Shadi, et de son fils, Shadi. Le très attachant duo père- fils se déplace dans la ville de Galilée pour distribuer les invitations du mariage d'Amal, respectivement fille du premier et sœur du second. Shadi, le frère, émigré en Italie où il s'est installé et travaille comme architecte, est rentré à Nazareth pour assister au mariage et aider son père avec lequel il entretient une relation particulière.

Dans "l'une des plus anciennes villes du monde" comme la présente Shadi, la population est vieillissante mais non dénuée d'humour. La grand- mère a un compte Facebook alors que Shadi le petit-fils n'en possède pas, la grande-tante affiche fièrement sa photo à la une du magazine local pour avoir présenté la plus belle décoration de Noël (décoration on ne peut plus kitsch!) et Georgette, une jeune dame de plus de soixante-dix ans tente de séduire Abou Shadi.

Le couple père- fils parcourt la ville et ses hauteurs en voiture. Les poubelles s'amoncellent un peu partout, comme marque de la négligence de la municipalité mais aussi comme trace d'une vie qui continue et d'une consommation ininterrompue. Shadi se montre particulièrement critique à l'égard de ce qui l'entoure: les traditions, Nazareth, le rythme de vie de ses habitants, son père. La relation père-fils met en exergue les tensions lancinantes qui sous-tendent les liens intergénérationnels, celle d'Abou- Shadi et de Shadi est d'autant plus perturbée par les choix de vie de l'un et de l'autre: Shadi vit en union libre en Italie avec une jeune Palestinienne, fille d'un dirigeant de l'OLP, ce que désapprouve Abou Shadi du fait de la situation du couple et du fait de la situation du père.

Abou Shadi, quant à lui, insiste pour inviter Ronnie, qu'il qualifie lui comme son ami mais dont il est en fait dépendant - ne serait-ce que professionnellement parlant- alors que Shadi le considère comme un agent de renseignement israélien qui serait à l'origine de son départ (forcé?) en Italie.

fxc

La séquence dans laquelle père et fils sont debout, l'un face à l'autre, en bordure de route sur les hauteurs de Nazareth, contrairement à leur position assise côté à côte dans la voiture tout au long du film, est construite comme étant celle non pas d'un duo mais d'un duel verbal et idéologique dont finalement aucun des deux ne sort ni perdant ni vainqueur. Nul ne peut se permettre de blâmer ou de reprocher quoique ce soit à l'autre d'autant plus que tout choix est fait dans la douleur: être obligé de composer avec les pressions israéliennes pour pouvoir continuer à vivre dans son pays natal comme celui de quitter la Palestine en y laissant une part de soi.

Plus qu'un film, "Wajib - L'invitation au mariage" est une invitation au partage: partage d'un café et d'une cigarette entre un père et son fils, partage d'une complicité intergénérationnelle, partage d'un moment cinématographique d'une rare qualité entre un film et son spectateur.

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