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20/10/2015 06h:58 CET | Actualisé 20/10/2016 06h:12 CET

Intelligence économique: Espionnage ou management stratégique?

ÉCONOMIE - A l'heure où les publics déchiffrent en continue l'overdose informationnelle, le développement des technologies de l'information et de la communication impacte le mode de fonctionnement des entreprises. En effet, l'univers complexe dans lequel évoluent ces dernières souffre d'un profond paradoxe.

Depuis la venue d'internet, obtenir des volumes d'informations est devenu un jeu d'enfants, il suffirait d'un mot clé, un clic et le tour est joué. Ceci sans parler des réseaux sociaux qui amplifient, précèdent et dénaturent. Pourtant, il s'avère difficile pour les dirigeants d'entreprise de cerner l'information concurrentielle nécessaire au développement de stratégies d'attaques.

Les spécialistes de la communication stratégique parlent de deux opposantes, la première est "la société de l'information" et la seconde est "l'économie de la connaissance". Ainsi, si la société de l'information nous abreuve d'une tonne d'informations inutiles en nous servant en vrac toutes les actualités, l'économie de la connaissance, quant à elle, met l'accent sur la chaîne des valeurs cognitives qui se basent sur le choix réfléchi de la donnée précieuse.

En effet, ce sont la prise de distance, le ralentissement et l'approfondissement permanent de sa culture générale et la capacité de créer des liens intellectuels qui autorisent la traversée de l'une (la société de l'information) vers l'autre (l'économie de la connaissance).

Autant de disciplines psycho-managériales, d'efforts et de comportements que les modèles socio- économiques et les modes de vie actuels ne nous permettent guère de favoriser sans l'apanage de l'intelligence économique. D'où l'importance d'établir un distinguo entre la veille médiatique, le renseignement et l'intelligence économique.

La veille s'affirme donc comme une activité rendue nécessaire par la prévalence concurrentielle. Il s'agit d'une recherche qui permet aux décideurs de dresser une cartographie sectorielle de l'ensemble des acteurs. Le renseignement quant à lui, vise l'obtention des informations recoupées permettant la construction des stratégies de développement.

Ces deux savoir-faire se retrouvent au cœur de l'intelligence économique (IE), un univers technique qui ne cesse d'alimenter les fantasmes des observateurs qui assimilent l'IE à l'espionnage. Pourtant, ce dernier ne recouvre en aucune manière les méthodes de travail des praticiens de l'intelligence économique, agissant dans un cadre légal.

Pourquoi tant d'amalgames?

Si l'on postule que l'intelligence économique prétend recueillir des renseignements et que l'on souligne que le terme anglais "intelligence" signifie "services secrets", on pourra facilement deviner la perception négative qui en découle. Pour certains commentateurs de l'actualité (pas uniquement des journalistes), l'intelligence économique apparait comme synonyme d'espionnage et donc de comportement illégal.

Pour contrebalancer cette image négative, l'IE se doit de contribuer à la formulation de la stratégie de l'entreprise. Cette dernière devrait l'inscrire dans sa politique globale, au cœur même de sa démarche de gouvernance.

Prétendre que l'IE constitue une formule malhonnête, un artifice sémantique destiné à masquer des opérations de renseignements, serait une immense erreur. Les outils des consultants en IE cherchent à collecter des renseignements technologiques, politiques ou économiques dans le cadre d'une course globale à la puissance, engagée contre des rivaux. Ils procèdent à travers trois champs d'actions, notamment la veille, la sûreté et l'influence. Ce sont d'ailleurs les trois spécialités qui forment l'intelligence économique. Ils nécessitent bien évidemment des savoirs-faire différents de ceux des membres des services spéciaux.

Ainsi, si le "veilleur" parcourt la toile numérique a la recherche de sources ouvertes permettant de dresser une cartographie d'acteurs ou de faire des hypothèses crédibles sur la stratégie d'un acteur concurrent, "l'expert" de la sûreté quant à lui, met en place des dispositifs de contrôle d'accès, de sécurisation de l'information stratégique et de management de crise afin de préserver les personnes, le patrimoine immatériel et les biens de l'entreprise.

Enfin, le spécialiste de l'influence tente de configurer et améliorer l'environnement règlementaire et relationnel dans lequel agit l'organisation. Le but serait de faire comprendre les stratégies de développement de l'entreprise au plus grand nombre possible de parties prenantes. On voit ainsi très clairement que l'intelligence économique va au-delà de la notion du renseignement économique. L'IE permet d'exploiter des opportunités et de détecter des menaces pesant sur l'entreprise.

Et ce n'est pas un hasard si une infime quantité d'États non européens exécutent une authentique stratégie de puissance économique légitimée par un discours de sécurité nationale. Ce constat vaut particulièrement pour les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l'Inde, le Brésil, le Japon, Israël ou la Corée du sud. Pays qui ont réussi à élaborer des dispositifs de soutien aux entreprises à l'export et de protection du patrimoine technologique et industriel.

L'intelligence économique ne va pas de soi, ni comme pratique ni comme discours théorique. Certes, la situation s'est améliorée depuis le premier rapport Crayon (2003-2004), cependant beaucoup de chemin reste à faire pour que l'IE s'affirme comme un métier à part entière et comme un bien commun du management stratégique des entreprises, et non pas comme une pensée hétérodoxe.